# Fêtes religieuses au Maroc : entre ferveur populaire et patrimoine immatériel
Le Maroc vibre au rythme d’un calendrier sacré qui transcende les frontières du religieux pour toucher l’essence même de son identité culturelle. Des prières collectives de l’Aïd aux processions soufies du Mawlid, en passant par les rassemblements maraboutiques des moussems, chaque célébration tisse un lien invisible entre spiritualité, tradition et mémoire collective. Ces manifestations, inscrites dans le quotidien des Marocains, révèlent une relation intime entre le sacré et le profane, où se mêlent ferveur mystique, expressions artistiques ancestrales et hospitalité légendaire. Loin d’être figées dans le temps, ces festivités perpétuent des rituels millénaires tout en s’adaptant aux réalités contemporaines, offrant ainsi une fenêtre privilégiée sur l’âme d’un peuple profondément attaché à son héritage spirituel.
Calendrier liturgique marocain : aïd el-fitr, aïd el-adha et mawlid nabawi
Le calendrier islamique structure la vie religieuse marocaine autour de moments forts qui rythment l’année spirituelle. Ces célébrations, observées avec une dévotion remarquable à travers tout le Royaume, constituent des repères temporels essentiels pour les fidèles. Chaque fête possède ses spécificités rituelles, ses préparatifs minutieux et ses dimensions à la fois personnelles et communautaires. La ponctualité de ces observances dépend du calendrier lunaire, créant une anticipation particulière autour de l’annonce officielle des dates par les autorités religieuses. Cette attente collective renforce le sentiment d’appartenance à une communauté de croyants unie par les mêmes pratiques dévotionnelles.
Rupture du jeûne de ramadan lors de l’aïd el-fitr : prière collective et zakat al-fitr
L’Aïd el-Fitr marque la conclusion triomphale du mois de Ramadan, transformant l’austérité spirituelle du jeûne en une explosion de joie collective. Dès les premières lueurs de l’aube, les Marocains convergent vers les moussallas – ces vastes espaces de prière en plein air – ou vers les grandes mosquées pour accomplir la prière communautaire obligatoire. Cette salat al-Aïd, composée de deux unités de prière spécifiques, est précédée du versement de la zakat al-fitr, aumône purificatrice calculée en fonction des denrées de base. Les rues marocaines se parent alors de leurs plus beaux atours : vêtements neufs, pâtisseries traditionnelles comme les chebakia et ghriba, parfums d’encens et de cèdre. Les visites familiales s’enchaînent selon un protocole bien établi, commençant par les aînés et se prolongeant dans une atmosphère de réconciliation et de pardon.
Ritualisation du sacrifice abrahamique pendant l’aïd el-kebir : abattage rituel et distribution des parts
L’Aïd el-Adha, communément appelé Aïd el-Kebir au Maroc, commémore le sacrifice d’Ibrahim et représente le moment le plus solennel du calendrier musulman. La préparation commence des semaines à l’avance avec l’acquisition du mouton sacrificiel, dont le choix répond à des critères religieux stricts concernant l’âge, la santé et l’absence de défauts. Le jour venu, après la prière collective, chaque chef de famille procède à l’égorgement rituel
conforme au rite halal, en prononçant la basmala. La viande est ensuite divisée en trois parts symboliques : une pour la famille, une pour les proches et voisins, et une destinée aux plus démunis. Dans de nombreux foyers marocains, les premiers mets préparés – brochettes de foie enroulé de crépine, bouzellouf (tête de mouton) ou grillades simples – sont partagés dans un esprit de gratitude. L’Aïd el-Kebir cristallise ainsi l’idéal de maârouf, cette générosité active qui dépasse le strict cadre de la famille pour irriguer tout le tissu social. Entre organisation logistique (achat du bélier, nettoyage, conservation de la viande) et dimension spirituelle, la fête du sacrifice demeure l’une des expériences les plus intenses de la religiosité marocaine.
Commémoration du mawlid nabawi : processions soufies et récitations du qasida al-burda
Le Mawlid Nabawi, célébration de la naissance du Prophète Mohammed (paix et salut sur lui), occupe une place particulière dans les fêtes religieuses au Maroc. Au-delà des prières et des prêches dans les mosquées, cette nuit est marquée par des veillées spirituelles animées par les confréries soufies. Dans de nombreuses zaouïas, les fidèles se rassemblent pour réciter collectivement le Qasida al-Burda, poème panégyrique du XIIIe siècle composé par l’imam al-Busiri, considéré comme une véritable « ode d’amour » au Prophète.
Les processions soufies, parfois accompagnées de bougies et de bannières, traversent les ruelles des médinas, donnant à la ville un air de pèlerinage intime. Les chants de madih (éloges prophétiques) alternent avec des moments de silence méditatif, construisant une atmosphère à la fois joyeuse et recueillie. Dans les foyers, on prépare des plats de fête comme la rfissa au poulet ou le tajine aux pruneaux, occasion de réunir la famille autour de récits sur la vie du Prophète. Cette fête, parfois débattue sur le plan doctrinal, demeure au Maroc un puissant vecteur de transmission affective de la figure prophétique aux jeunes générations.
Observance de l’achoura : jeûne sunnite et traditions culinaires du couscous aux sept légumes
Au Maroc, l’Achoura – célébrée le 10 du mois de Muharram – combine un héritage religieux sunnite et une riche couche de traditions populaires. Sur le plan canonique, de nombreux Marocains observent le jeûne recommandé les 9e et 10e jours, suivant la pratique prophétique rapportée dans les hadiths. Dans les mosquées, les prêcheurs rappellent les significations spirituelles de cette date, liée notamment au salut de prophètes comme Moussa (Moïse). Mais l’Achoura, dans sa version marocaine, déborde largement du seul registre liturgique.
Sur le plan culinaire, cette journée est souvent associée à la préparation d’un couscous aux sept légumes, véritable symbole d’abondance et de bénédiction. Les familles y voient une occasion de renforcer les liens, de visiter les proches et de distribuer des dons, notamment aux enfants. Dans certaines régions, on offre également des fruits secs, des noix et des dattes, comme pour « sucrer » l’année à venir. Vous l’aurez compris : entre jeûne, aumône et convivialité autour du couscous, l’Achoura marocaine illustre parfaitement la manière dont une fête religieuse peut devenir un rituel social total.
Moussems et pèlerinages locaux : expressions vivantes du culte maraboutique
Au-delà des grandes fêtes canoniques de l’islam, le paysage religieux marocain est traversé par une constellation de moussems – ces pèlerinages et foires annuelles dédiés à des saints locaux ou à des cycles agraires. Ces rassemblements traduisent la persistance d’un culte maraboutique où la figure du wali (saint) incarne la baraka, une bénédiction recherchée pour la santé, la pluie ou la prospérité. Entre spiritualité, marchés, fantasia et concerts populaires, les moussems sont de véritables « laboratoires » du patrimoine immatériel marocain.
Moussem de tan-tan : patrimoine immatériel UNESCO et rassemblement des tribus sahariennes
Le Moussem de Tan-Tan, inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, est l’un des exemples les plus éloquents de ce patrimoine vivant. Chaque année, ce rendez-vous réunit des dizaines de tribus nomades du Sahara marocain et de la région sahélo-saharienne. Sous les grandes tentes traditionnelles, on échange des nouvelles, on conclut des alliances et on célèbre un mode de vie pastoral aujourd’hui fragilisé. Courses de dromadaires, spectacles équestres, musique hassanie et poésie improvisée rythment ce moussem aux allures de grande assemblée tribale.
Pour le visiteur, le Moussem de Tan-Tan offre une immersion rare dans la culture sahraouie : préparation du thé selon le rituel en trois services, artisanat du cuir et de l’argent, contes nomades transmis au coin du feu. Les autorités locales et les associations patrimoniales y voient aussi un levier de développement durable, en valorisant les savoir-faire et les produits du désert. En réunissant spiritualité, diplomatie tribale et économie locale, ce moussem illustre la manière dont une fête religieuse et culturelle peut devenir un véritable carrefour de mondes.
Pèlerinage au mausolée de moulay idriss zerhoun : zawiya idrisside et rituels de baraka
Perché sur les collines verdoyantes à proximité de Meknès, Moulay Idriss Zerhoun est l’un des principaux centres de pèlerinage du Maroc. Le moussem dédié à Moulay Idriss Ier, fondateur de la première dynastie islamique du pays, attire chaque année des milliers de fidèles. Au cœur du dispositif spirituel se trouve la zawiya idrisside, complexe religieux comprenant le mausolée, des salles de prière et des espaces d’accueil. Les pèlerins viennent y chercher la baraka du saint, formuler des vœux ou remercier pour des grâces reçues.
Les jours de moussem, les ruelles de la petite ville se transforment en un véritable théâtre de dévotion populaire : processions portants cierges et offrandes, chants religieux, distributions de nourriture aux nécessiteux. Des corporations d’artisans, de commerçants ou de paysans se relaient pour organiser des cortèges, montrant à quel point ce pèlerinage structure encore la sociabilité locale. Pour préserver l’atmosphère spirituelle, les habitués conseillent souvent de visiter le site en début de moussem, avant l’afflux maximal, afin de mieux percevoir la profondeur du recueillement.
Festival religieux de sidi ahmed ou moussa à tiznit : confrérie aissaoua et transes mystiques
Dans la région de Tiznit et plus largement dans le Souss, le moussem de Sidi Ahmed ou Moussa occupe une place singulière. Ce saint, souvent associé à des pouvoirs de guérison et de protection, attire une foule composite : malades en quête de soulagement, familles venues accomplir un vœu, mais aussi curieux attirés par la dimension spectaculaire des rituels. Parmi les temps forts, les séances de hadra animées par la confrérie Aïssaoua retiennent particulièrement l’attention.
Au son des tambours, des ghaytas (hautbois) et des psalmodies, certains adeptes entrent dans des états de transe contrôlée, que l’on peut comparer à une « thérapie collective » entre psychologie populaire et spiritualité. Vous vous demandez peut-être comment interpréter ces scènes impressionnantes ? Les anthropologues y voient une forme de catharsis sociale où les tensions et angoisses trouvent un exutoire ritualisé. Ce moussem, comme d’autres au Maroc, montre comment la fête religieuse peut devenir un espace de gestion symbolique des souffrances individuelles et communautaires.
Moussem de moulay abdessalam ben mchich alami : soufisme jebli et afflux de disciples qadiriyya
Sur les hauteurs du Jebel al-Alam, dans le Rif occidental, se trouve le sanctuaire de Moulay Abdessalam ben Mchich, figure majeure du soufisme marocain et maître de Sidi Abderrazak al-Jilani selon la tradition. Le moussem qui lui est consacré attire chaque année des disciples de diverses turuq (confréries), notamment de la Qadiriyya et de la Shadhiliyya, venus des quatre coins du pays et d’Afrique de l’Ouest. Le site, entouré de forêts et de sources, renforce l’impression d’un « ermitage à ciel ouvert » propice au recueillement.
Pendant plusieurs jours, des cercles de dhikr (invocation) se succèdent, ponctués de lectures de textes soufis et de conseils spirituels donnés par les cheikhs. Des familles campent sur place, installant des tentes autour du sanctuaire, comme pour recréer une petite ville éphémère de pèlerins. Entre spiritualité intense, hospitalité montagnarde et enjeux économiques pour les populations locales, le moussem de Moulay Abdessalam illustre le rôle central des saints soufis dans la géographie sacrée du Maroc.
Confréries soufies et leur rôle dans l’animation des célébrations religieuses
Les confréries soufies, ou turuq, sont des acteurs majeurs des fêtes religieuses au Maroc. Bien qu’elles se consacrent avant tout à l’éducation spirituelle de leurs adeptes, elles jouent aussi un rôle d’animation lors des grands temps forts du calendrier : Mawlid, Achoura, moussems maraboutiques, nuits de Ramadan. Leurs chants, leurs rythmes et leurs rituels structurent l’émotion collective et contribuent à maintenir vivante une dimension mystique au cœur de l’islam marocain.
Tariqa tijaniyya à fès : dhikr collectif et célébration de la nuit du mawlid
À Fès, cité spirituelle par excellence, la Tariqa Tijaniyya dispose d’une zawiya historique qui rayonne bien au-delà des frontières marocaines, jusqu’au Sénégal, au Mali ou au Nigeria. La nuit du Mawlid y est célébrée avec une intensité particulière. Après la prière du soir, les disciples se rassemblent en cercles serrés pour pratiquer le dhikr collectif, alternant l’invocation du nom divin et les bénédictions sur le Prophète. Les voix s’élèvent, parfois jusqu’aux larmes, dans un mouvement qui rappelle la montée d’une vague et sa redescente apaisée.
Cette célébration n’a rien de purement spectaculaire : elle s’inscrit dans une pédagogie de l’âme où la répétition du dhikr vise à polir le cœur, à la manière d’un artisan qui travaille une pièce de cuivre jusqu’à ce qu’elle reflète la lumière. Pour les chercheurs, la Tijaniyya illustre aussi le lien entre fêtes religieuses marocaines et réseaux transsahariens : de nombreux pèlerins subsahariens programment leurs voyages à Fès en fonction de ces grandes nuits spirituelles, faisant de la ville un véritable hub de la piété soufie africaine.
Rituel de la hadra chez les hamadcha : sacrifices propitiatoires et musique gnawa
Les Hamadcha, confrérie originaire de la région de Meknès, sont connus pour leurs rituels de hadra qui combinent invocations, percussions puissantes et mouvements corporels proches de la transe. Lors de certaines fêtes – qu’il s’agisse d’un moussem, d’un Mawlid ou d’une célébration privée – ils effectuent des sacrifices propitiatoires d’animaux, perçus comme des offrandes visant à détourner le malheur ou à sceller un vœu. La musique, marquée par l’usage du guembri et des qraqeb, entretient une parenté stylistique avec la tradition gnawa.
Pour un regard extérieur, cette hadra peut donner l’impression d’une « cérémonie de guérison » où le corps, le son et la symbolique du sang sacrifié interagissent comme dans une grande mise en scène thérapeutique. Les participants, encadrés par des maîtres expérimentés, expérimentent des états altérés de conscience tout en restant intégrés au cadre rituel. Cette articulation entre musique gnawa, sacrifices et prières montre bien comment, au Maroc, la frontière entre fête religieuse, soin symbolique et performance artistique est souvent poreuse.
Rôle des zaouïas boutchichiyya dans l’organisation des rassemblements spirituels contemporains
La Tariqa Boutchichiyya, dont le centre se situe dans la région de Berkane, est aujourd’hui l’une des confréries les plus dynamiques du pays. Elle illustre la manière dont le soufisme marocain s’inscrit dans la modernité tout en animant les grandes célébrations religieuses. Ses zaouïas organisent régulièrement des rassemblements spirituels de grande ampleur, particulièrement durant le Ramadan et le Mawlid, attirant des milliers de disciples, y compris issus de la diaspora européenne.
Ces rencontres se caractérisent par une organisation très structurée : traduction simultanée pour les non-arabophones, diffusion en ligne de certaines sessions, gestion de l’hébergement et de la restauration pour les visiteurs. Les moments de dhikr et de chants spirituels s’alternent avec des conférences doctrinales et des échanges sur les enjeux contemporains (éthique, environnement, vivre-ensemble). En cela, les Boutchichiyya participent activement à la reconfiguration des fêtes religieuses marocaines à l’ère numérique, sans renoncer à la centralité de l’expérience intérieure.
Architecture sacrée et espaces dédiés aux festivités religieuses marocaines
Les fêtes religieuses au Maroc ne se déploient pas dans un vide urbain : elles investissent des espaces sacrés dont l’architecture participe pleinement de l’expérience spirituelle. Mosquées monumentales, médersas historiques, qoubbas de saints ou simples moussallas à ciel ouvert forment une véritable géographie du sacré. Chaque lieu, par sa configuration, sa capacité d’accueil et ses décors, influence la manière dont les foules prient, chantent, circulent ou contemplent.
Mosquée hassan ii à casablanca : capacité d’accueil pour les grandes prières de l’aïd
La mosquée Hassan II de Casablanca est sans doute le symbole le plus visible de cette architecture au service des grandes célébrations. Construite en partie sur l’océan Atlantique, elle peut accueillir jusqu’à 105 000 fidèles (25 000 à l’intérieur, 80 000 sur l’esplanade), ce qui en fait un lieu privilégié pour les prières de l’Aïd el-Fitr et de l’Aïd el-Adha. Les images aériennes de foules alignées sur le marbre blanc, face à la mer, donnent la mesure de cette dimension collective.
Lors des grandes fêtes religieuses, la mosquée se transforme en véritable « ville dans la ville » : dispositifs de sécurité renforcés, distribution d’eau et d’imprimés religieux, accueil de délégations étrangères. Pour le visiteur non musulman, les visites guidées hors temps de prière permettent de saisir comment chaque élément – minaret, mihrab, zellige, plafonds sculptés – est pensé pour magnifier le rapport au divin. Les prières de l’Aïd, quant à elles, offrent un moment unique où l’architecture, la mer et la foule semblent respirer à l’unisson.
Médersa bou inania de fès : espace de récitation coranique durant le mois de ramadan
À Fès, la médersa Bou Inania – chef-d’œuvre mérinide du XIVe siècle – illustre un autre type de rapport entre architecture et fête religieuse. Si elle n’accueille plus d’étudiants comme par le passé, elle reste un lieu privilégié pour des activités spirituelles, notamment durant le Ramadan. Des cercles de récitation coranique (halaqat) y sont parfois organisés, renouant avec sa vocation initiale d’école-mosquée.
Son patio central, orné de zellige et de stuc délicatement ciselé, agit comme une « caisse de résonance » visuelle et sonore pour la psalmodie du Coran. On peut comparer cette expérience à celle d’un concert acoustique dans une salle conçue spécialement pour la musique : chaque écho, chaque réverbération renforce la perception du texte sacré. En période de fête, la médersa rappelle ainsi que le patrimoine bâti n’est pas un simple décor, mais un acteur à part entière de la vie religieuse.
Sanctuaires et qoubba des saints patrons : lieux de convergence lors des moussems régionaux
À travers le Maroc, d’innombrables sanctuaires de saints – souvent signalés par une qoubba blanchie à la chaux – jalonnent campagnes et montagnes. Ces petites coupoles, visibles de loin, servent de points de repère autant que de lieux de dévotion. Lors des moussems, elles deviennent le cœur battant du rassemblement : on y récite des fatiha, on y dépose des bougies, des tissus votifs ou des offrandes symboliques.
Autour de ces qoubbas, des campements temporaires se déploient, avec leurs marchés, leurs aires de fantasia, leurs stands de restauration. L’espace sacré et l’espace profane se répondent alors comme les deux faces d’une même médaille. Pouvez-vous imaginer un moussem sans sa qoubba centrale ? Ce serait comme un marché sans place principale : le repère symbolique manquerait. Ces sanctuaires structurent la mémoire collective des communautés et donnent ancrage physique aux récits légendaires autour des saints.
Transmission intergénérationnelle des pratiques rituelles et savoir-faire artisanaux festifs
Les fêtes religieuses marocaines sont aussi des moments privilégiés de transmission intergénérationnelle. Les enfants y apprennent non seulement les prières et les formules de vœux, mais aussi les gestes précis qui font la beauté de ces célébrations : nouer un foulard pour l’Aïd, préparer la pâte des chebakia, organiser un plateau de thé pour le Mawlid. Derrière chaque rituel se cache un ensemble de savoir-faire artisanaux – pâtisserie, broderie, travail du cuir, musique – qui se transmettent souvent de manière informelle au sein des familles.
Pour les artisans, ces périodes constituent des pics d’activité bien identifiés : tailleurs de djellabas, ferronniers fabriquant des chandeliers, calligraphes préparant des versets décoratifs. Les commandes liées aux fêtes assurent une partie importante de leurs revenus annuels et justifient la préservation de techniques parfois ancestrales. Ainsi, la fête religieuse agit comme un « moteur de mémoire », stimulant la circulation des gestes et des récits entre grands-parents, parents et enfants.
Préservation des chants religieux amazighs : ahidous et ahwach lors des célébrations collectives
Dans les régions amazighophones – Moyen Atlas, Haut Atlas, Souss, Rif – les fêtes religieuses sont fréquemment accompagnées de danses et chants collectifs comme l’ahidous ou l’ahwach. Si ces formes ne sont pas exclusivement religieuses, elles sont souvent mobilisées lors des moussems, des Achoura rurales ou des célébrations du Mawlid. Les hommes et les femmes forment de grands cercles, frappant des mains et scandant des poèmes en tamazight qui évoquent la foi, la nature, l’amour ou la vie communautaire.
Ces performances jouent un rôle clé dans la préservation de la langue et de la poétique amazighes. Des associations locales, parfois soutenues par des programmes nationaux de sauvegarde du patrimoine immatériel, enregistrent et documentent ces chants pour éviter leur disparition. Pour le voyageur curieux, assister à un ahidous ou un ahwach lors d’une fête religieuse, c’est découvrir comment la spiritualité s’entrelace avec les identités régionales et les esthétiques locales.
Inscription des moussems au patrimoine culturel immatériel national et international
Conscient de la richesse de ces pratiques, le Maroc a engagé depuis une vingtaine d’années une politique active de reconnaissance de ses fêtes religieuses et moussems comme patrimoine culturel immatériel. Plusieurs d’entre eux – comme le Moussem de Tan-Tan ou la Tbourida – ont été inscrits sur les listes de l’UNESCO, tandis que d’autres bénéficient de labels nationaux et de programmes de sauvegarde. L’objectif est double : protéger ces expressions face à l’urbanisation, à la mondialisation et au changement climatique, tout en leur offrant une visibilité accrue sur la scène internationale.
Cette patrimonialisation n’est pas sans poser des questions : comment préserver l’authenticité d’un moussem tout en l’ouvrant au tourisme culturel ? Comment éviter que la fête ne se transforme en simple « spectacle » déconnecté de sa base sociale ? Les acteurs locaux – élus, moqaddem de zaouïas, associations – expérimentent des formes de gouvernance participative pour répondre à ces enjeux. Ainsi, les fêtes religieuses marocaines deviennent aussi un terrain d’innovation en matière de politique culturelle.
Syncrétisme religieux et persistance des pratiques pré-islamiques dans les fêtes marocaines
En observant attentivement les fêtes religieuses au Maroc, on perçoit la superposition de plusieurs couches historiques : héritages pré-islamiques amazighs, apports arabo-islamiques, influences andalouses et africaines. Loin de se contredire, ces couches se combinent souvent dans un syncrétisme discret, où des rituels très anciens se glissent sous un vernis islamique. C’est ce qui fait la singularité des célébrations marocaines : une orthodoxie revendiquée, mais traversée de pratiques populaires qui racontent une histoire longue du rapport au sacré.
Célébration de ennayer : nouvel an berbère et rituels agraires ancestraux
Ennayer, le Nouvel An amazigh, célébré autour du 13–14 janvier (correspondant au 1er Yennayer du calendrier agraire), en est une illustration parlante. Dans plusieurs régions du Maroc, notamment dans le Souss, le Moyen Atlas et l’Oriental, les familles marquent cette date par un repas symbolique : plats à base de céréales, poulet ou viande séchée, fruits secs. Certains foyers cachent une amande ou un noyau dans le plat principal ; celui qui la trouve est censé être « béni » pour l’année à venir, à la manière d’une galette des rois.
Historiquement lié au cycle agricole – préparation des semences, appel à la pluie, souhait d’abondance – Ennayer a longtemps coexisté de façon informelle avec le calendrier islamique. Aujourd’hui, il tend à être davantage reconnu et institutionnalisé comme fête culturelle amazighe, sans perdre pour autant ses dimensions rituelles. Beaucoup y voient une opportunité de réconcilier identité amazighe et identité musulmane, en assumant la pluralité des strates qui composent le patrimoine marocain.
Pratiques de la fantasia lors des moussems : héritage tribal et démonstration équestre cérémonielle
La fantasia – ou tbourida – est omniprésente dans les moussems marocains, en particulier dans les plaines atlantiques, le Tadla, le Doukkala ou le Gharb. Cet art équestre spectaculaire trouve ses racines dans les techniques de cavalerie guerrière des tribus amazighes et arabes. Alignés en sorbas, les cavaliers lancent leurs chevaux à pleine vitesse avant de tirer une salve de poudre synchronisée, dans un fracas qui fait vibrer la foule.
Au-delà de l’adrénaline, la fantasia joue un rôle cérémoniel : elle ouvre souvent le moussem, s’intercale entre des moments de prière ou de visite au sanctuaire, et marque la puissance symbolique de la tribu ou de la région. Comparée parfois à un « feu d’artifice terrestre », elle traduit visuellement la bravoure, l’honneur et la cohésion du groupe. Depuis l’inscription de la Tbourida au patrimoine immatériel de l’UNESCO, on observe aussi une professionnalisation croissante des troupes, y compris féminines, montrant comment une pratique ancestrale peut s’adapter aux enjeux contemporains tout en gardant sa charge rituelle.
Rites apotropaïques de l’achoura : bougies, henné et croyances populaires marocaines
L’Achoura, déjà évoquée pour son ancrage canonique, est également l’une des fêtes où les pratiques pré-islamiques ou magico-religieuses sont les plus visibles. Dans plusieurs régions, les familles allument des rangées de bougies, parfois en nombre symbolique, pour attirer la bénédiction ou éloigner le mauvais œil. Les enfants se teignent les mains au henné, non seulement pour l’esthétique, mais aussi comme forme de protection. On retrouve ici des gestes qui rappellent des rituels de passage de l’année, comparables à ceux d’autres cultures méditerranéennes.
Parallèlement, certaines croyances populaires associent l’Achoura à un moment propice aux vœux, aux guérisons ou, à l’inverse, aux pratiques de sorcellerie qu’il conviendrait de contrer par des prières spécifiques ou par la roqya. Les prédicateurs officiels invitent régulièrement à distinguer ce qui relève de la superstition de ce qui est conforme à l’islam, mais ces pratiques persistent, portées par le besoin humain de maîtriser l’incertitude. Ce tissage serré entre dogme, folklore et psychologie collective fait de l’Achoura marocaine un observatoire privilégié du syncrétisme religieux au Maroc.