Histoire des dynasties marocaines : de l’antiquité à l’époque moderne

Le Maroc possède l’une des histoires dynastiques les plus riches et les plus continues du monde arabo-musulman. Sur plus de douze siècles, des royaumes berbères antiques aux sultanats chérifiens modernes, ce territoire a vu se succéder des empires qui ont façonné non seulement le Maghreb, mais aussi l’Espagne médiévale et le Sahara. Cette continuité exceptionnelle témoigne d’une capacité unique à absorber les influences extérieures tout en préservant une identité politique distincte. Comprendre cette succession de pouvoirs permet de saisir les fondements de l’État marocain contemporain et d’éclairer les structures sociales, religieuses et culturelles qui caractérisent encore aujourd’hui le royaume chérifien.

Les royaumes berbères et la période antique : maurétanie tingitane et maurétanie césarienne

Bien avant l’islamisation, le territoire marocain était organisé en royaumes berbères puissants. Les Amazighs, populations autochtones d’Afrique du Nord, ont développé des structures politiques complexes dès l’Antiquité. Ces royaumes ont su maintenir leur autonomie face aux grandes puissances méditerranéennes, tout en établissant des relations commerciales et diplomatiques fructueuses avec les Phéniciens, les Carthaginois, puis les Romains.

Le règne de juba II et l’hellénisation de volubilis

Juba II représente une figure emblématique de cette période de transition culturelle. Roi de Maurétanie de 25 avant notre ère jusqu’à l’an 23 de notre ère, il incarne la synthèse entre traditions berbères et culture gréco-romaine. Éduqué à Rome après la défaite de son père, il transforme sa capitale, Volubilis, en un centre urbain prospère où l’architecture romaine côtoie les coutumes locales. Les vestiges archéologiques révèlent une ville dotée de thermes, d’un arc de triomphe et de somptueuses demeures ornées de mosaïques raffinées. Cette romanisation sélective n’a jamais effacé le substrat berbère, créant une identité hybride qui préfigure les synthèses culturelles ultérieures du Maroc.

L’administration romaine de tingis et les vestiges archéologiques de lixus

Après l’annexion par Rome en 40 de notre ère, la province de Maurétanie Tingitane s’organise autour de plusieurs centres urbains stratégiques. Tingis, l’actuelle Tanger, devient le siège du procurateur romain et contrôle le détroit de Gibraltar. Plus au sud, Lixus se distingue par son importance économique liée à la production de garum, cette sauce de poisson prisée dans tout l’empire romain. Les fouilles archéologiques ont mis au jour des installations industrielles sophistiquées et des quartiers résidentiels témoignant d’une économie florissante. L’administration romaine n’a toutefois jamais contrôlé l’intégralité du territoire : les montagnes du Rif et de l’Atlas restaient aux mains des tribus berbères indépendantes, préservant des structures sociales traditionnelles qui survivront aux conquêtes successives.

Les structures tribales amazighes pré-islamiques : masmoudas, sanhadjas et zénètes

L’organisation tribale berbère constitue le socle sur lequel se bâtiront toutes les dynasties marocaines. Trois grandes confédérations dominent le paysage politique pré-islamique : les Masmoudas, sédentaires du Haut Atlas et

du Souss, les Sanhadjas, liés aux espaces sahariens et aux routes caravanières, et les Zénètes, plus mobiles, présents notamment dans l’Oriental et les hauts plateaux. Ces confédérations ne sont pas des États au sens moderne, mais des réseaux de tribus unies par des liens de parenté, d’alliances et de protection. Elles disposent de conseils d’anciens, de chefs de guerre et de marabouts qui arbitrent les conflits, prélèvent l’impôt coutumier et négocient avec les puissances extérieures. Cette matrice tribale, fondée sur l’équilibre entre autonomie locale et reconnaissance d’une autorité supérieure, survivra à la domination romaine, puis à l’islamisation et structurera durablement la vie politique marocaine.

La christianisation tardive et les communautés juives de sala colonia

À partir du IIIe siècle, une christianisation progressive touche la Maurétanie Tingitane, mais elle reste surtout concentrée dans quelques centres urbains comme Tingis, Volubilis ou Sala Colonia, près de l’actuelle Rabat. Des basiliques, des épitaphes funéraires et des symboles chrétiens témoignent de la présence de communautés chrétiennes organisées, souvent liées aux élites urbaines romanisées. Parallèlement, des communautés juives s’installent ou se développent dans ces mêmes villes, profitant du dynamisme commercial et du rôle de carrefour entre Méditerranée et Afrique intérieure. À Sala Colonia, les traces archéologiques et les sources tardives suggèrent la coexistence de ces groupes religieux, préfigurant la pluralité confessionnelle qui marquera l’histoire du Maroc médiéval.

Il ne faut cependant pas imaginer une christianisation profonde de tout le territoire. Les zones rurales et montagnardes demeurent largement fidèles aux cultes et aux pratiques amazighes ancestrales. Là encore, l’empreinte urbaine des empires extérieurs se superpose à des structures locales robustes qui ne disparaissent pas avec la chute de Rome. Lorsque l’islam s’implantera, plusieurs siècles plus tard, il trouvera un terrain déjà familier à l’idée de religions « importées » coexistant avec les coutumes berbères. Cette mémoire d’une pluralité religieuse ancienne sera l’un des ressorts de la tolérance, mais aussi parfois des tensions, dans le Maroc des dynasties ultérieures.

La dynastie des idrissides : fondation du premier état islamique marocain (789-974)

Avec l’arrivée d’Idris Ier à la fin du VIIIe siècle, l’histoire des dynasties marocaines entre dans une nouvelle phase. Pour la première fois, un pouvoir musulman autonome s’affirme durablement à l’ouest du Maghreb, hors du contrôle direct de Damas puis de Bagdad. Ce basculement ne signifie pas une rupture totale avec l’héritage antique : il s’appuie sur les structures tribales amazighes et sur les anciens centres urbains comme Volubilis. Mais il introduit une dimension inédite, celle de la légitimité religieuse chérifienne, qui marquera profondément l’imaginaire politique marocain jusqu’à nos jours.

Idris ier et l’installation à oualili après la bataille de fakhkh

Idris Ier est un descendant d’Ali et de Fatima, donc un alide, impliqué dans une révolte contre le califat abbasside. Après la défaite de Fakhkh, près de La Mecque en 786, il doit fuir vers l’ouest pour échapper à la répression. Son exil le conduit jusqu’au Maroc actuel, où il trouve refuge auprès de la tribu amazighe des Awraba, installée dans la région de Oualili (Volubilis). Cette rencontre entre un chef religieux venu d’Orient et une puissante tribu locale est fondatrice : les Awraba voient en Idris un guide spirituel et un garant d’un pouvoir indépendant de Bagdad, tandis qu’Idris s’appuie sur eux pour asseoir son autorité politique.

En quelques années, Idris Ier parvient à rallier plusieurs groupes tribaux et à étendre son influence sur une partie significative du nord du Maroc. Il lance des expéditions contre des centres encore fidèles aux pouvoirs extérieurs et pose les premiers jalons d’un État islamique régional. Son assassinat, probablement commandité par les Abbassides en 791, interrompt brutalement son œuvre, mais il a déjà posé une idée-clé : un Imam chérifien peut incarner à la fois la défense de l’islam et l’autonomie politique du Maghreb occidental. Cette idée deviendra l’un des fils rouges de l’histoire des dynasties marocaines.

La fondation de fès par idris ii et l’architecture de la mosquée al-qarawiyyin

Son fils, Idris II, né après la mort de son père, reprend le flambeau à partir de 803. C’est sous son règne que l’on peut véritablement parler de premier État marocain structuré. Conscient des limites d’un pouvoir centré sur Oualili, il choisit de fonder une nouvelle capitale plus adaptée aux échanges et au contrôle du territoire : Fès, vers 808. Située au carrefour des routes nord-sud et est-ouest, la ville devient rapidement un foyer d’attraction pour les commerçants, les oulémas et les artisans.

Fès se développe aussi grâce à l’arrivée de réfugiés andalous de Cordoue et de familles kairouanaises, qui apportent avec eux savoir-faire, capitaux et traditions savantes. C’est dans ce contexte que, selon la tradition, Fatima al-Fihriya fonde en 859 la mosquée-université Al-Qarawiyyin. Son architecture sobre à l’origine s’enrichira au fil des siècles, mais dès l’époque idrisside, elle symbolise déjà un projet : faire de Fès un centre de rayonnement religieux et intellectuel. Vous l’aurez compris, pour qui veut comprendre l’histoire du Maroc, la fondation de Fès et de la Qarawiyyin est un repère incontournable, presque un « acte de naissance » du Maroc savant et urbain.

Le morcellement territorial sous les descendants d’idris ii

Après la mort d’Idris II en 828, la dynastie idrisside doit faire face à un défi classique des pouvoirs naissants : comment assurer la succession sans déchirer le territoire ? Le choix d’Idris II de partager son domaine entre plusieurs de ses fils, chacun recevant une ville ou une région, fragilise l’unité de l’État. Ce morcellement territorial entraîne rivalités internes, luttes d’influence et affaiblissement du pouvoir central de Fès. Dans ce contexte, les pouvoirs voisins – notamment les Omeyyades de Cordoue et les Fatimides d’Ifriqiya – tentent d’avancer leurs pions au Maroc.

Parallèlement, d’autres formations politiques autonomes se renforcent, comme le royaume de Nekor dans le Rif ou les Barghawata sur la côte atlantique, porteurs d’une doctrine religieuse originale. Les Idrissides, pris en étau entre pressions extérieures et fragmentations internes, finissent par perdre progressivement le contrôle de leurs principales bases. Au milieu du Xe siècle, ils ne contrôlent plus que quelques bastions dans le nord du pays, avant de disparaître de la scène politique vers 974. Pourtant, leur échec politique ne doit pas masquer l’essentiel : ils ont introduit l’idée d’un État islamique marocain autonome, idée qui survivra à la chute de la dynastie.

L’héritage chérifien et la légitimité alide dans l’historiographie marocaine

Dans l’historiographie marocaine, les Idrissides occupent une place disproportionnée par rapport à la brièveté et à la relative fragilité de leur règne. Pourquoi ? Parce qu’ils incarnent le premier pouvoir chérifien, c’est-à-dire issu de la descendance du Prophète, à avoir régné durablement sur le territoire. Leur origine alide leur confère une aura particulière, récupérée et amplifiée par les dynasties chérifiennes ultérieures, notamment les Saadiens et les Alaouites. Ces dernières se présentent souvent comme les continuatrices directes du projet idrisside, même si leurs trajectoires historiques diffèrent.

Les chroniqueurs marocains médiévaux et modernes insistent sur cette filiation symbolique pour ancrer l’autorité du sultanat dans une profondeur religieuse et historique. En ce sens, les Idrissides sont moins importants pour l’étendue effective de leur État que pour le modèle de légitimité qu’ils inaugurent : un pouvoir monarchique, putativement issu de la famille du Prophète, appuyé sur les tribus amazighes et soucieux d’indépendance vis-à-vis de l’Orient. Ce modèle, réinterprété et adapté, demeure au cœur de la monarchie marocaine contemporaine.

Les dynasties berbères : almoravides, almohades et mérinides

Après la disparition des Idrissides et une période de fragmentation marquée par l’ascension de groupes zénètes, le centre de gravité du pouvoir se déplace vers le sud et l’ouest. Les XIe et XIIe siècles voient l’émergence de vastes empires berbères, capables de contrôler simultanément le Maghreb et une grande partie de la péninsule Ibérique. Ces dynasties – Almoravides, Almohades puis Mérinides – transforment le Maroc en puissance impériale et forgent une grande partie du patrimoine architectural et religieux que nous admirons encore aujourd’hui.

L’empire almoravide de youssef ibn tachfin : de marrakech à saragosse (1062-1147)

Les Almoravides naissent au sein des tribus Sanhadja du Sahara, dans un contexte de réforme religieuse menée par le prédicateur Abdallah ibn Yasin. Leur projet est d’abord de moraliser les pratiques islamique et sociale des tribus nomades, jugées trop laxistes. Très vite, ce mouvement religieux se mue en puissance militaire et politique. Sous la conduite de Youssef Ibn Tachfin, ils fondent Marrakech vers 1062, qui devient la première grande capitale impériale du Maroc médiéval. En quelques décennies, ils unifient l’essentiel du Maghreb occidental et interviennent en Al-Andalus pour soutenir les taïfas musulmanes menacées par la Reconquista chrétienne.

À son apogée, l’empire almoravide s’étend de Sijilmassa à Saragosse, faisant de Marrakech un centre de gravité politique de premier plan. Youssef Ibn Tachfin, reconnu pour sa prudence et sa piété, consolide une administration relativement souple, reposant sur des gouverneurs régionaux et sur l’alliance avec les élites religieuses. Les Almoravides imposent le rite malékite comme référence juridique dominante, choix qui marque durablement l’identité religieuse du Maroc. Pour mieux saisir l’impact de cette dynastie, il suffit d’imaginer un arc de pouvoir continu, du désert mauritanien jusqu’à l’Èbre espagnole, piloté depuis une ville nouvelle sortie des sables : Marrakech.

La doctrine almohade d’ibn toumert et l’architecture monumentale de la koutoubia

Au début du XIIe siècle, un nouveau mouvement surgit du Haut Atlas : celui des Almohades, disciples d’Ibn Toumert. Ce dernier développe une doctrine centrée sur l’affirmation rigoureuse de l’unicité divine (tawhid) et critique sévèrement le formalisme et le prétendu anthropomorphisme des Almoravides. Après sa mort, son successeur Abd al-Mumin transforme cette réforme en véritable révolution politique. Les Almohades renversent les Almoravides, s’emparent de Marrakech en 1147 et bâtissent un empire encore plus vaste, s’étendant de Tripolitaine à l’Andalousie.

Les califes almohades se proclament eux-mêmes califes, contestant nominalement l’autorité du califat abbasside de Bagdad. Leur pouvoir très centralisé s’appuie sur une administration provinciale structurée et sur un réseau de forteresses et de capitales (Tinmel, Marrakech, Rabat, Séville). Sur le plan architectural, ils laissent des monuments emblématiques : la mosquée de la Koutoubia à Marrakech, la Giralda de Séville ou la Tour Hassan à Rabat. La Koutoubia, avec son minaret sobre et majestueux, devient le prototype des grands minarets maghrébins et symbolise la volonté almohade d’inscrire leur puissance dans la pierre, visible à des kilomètres à la ronde, comme un phare politique et religieux.

Les mérinides et l’édification des médersas bou inania et attarine à fès

À partir du XIIIe siècle, les Mérinides, tribu zénète nomade, profitent de l’affaiblissement almohade pour prendre le contrôle du Maroc. Ils s’emparent de Fès, qu’ils érigent en capitale principale, puis de Marrakech en 1269, mettant fin à la domination almohade. Contrairement à leurs prédécesseurs, ils ne s’appuient pas sur une grande réforme religieuse ni sur une prétention califale. Leur légitimité est davantage politique et militaire, fondée sur leur capacité à rétablir l’ordre et à protéger les routes commerciales. Ils cherchent en parallèle à s’approprier le prestige du savoir et de la culture pour asseoir leur dynastie.

C’est dans ce cadre que s’inscrit la construction de somptueuses médersas, notamment la Bou Inania et l’Attarine à Fès. Ces institutions combinent fonctions religieuse, éducative et parfois judiciaire : on y enseigne le droit malékite, les sciences religieuses, mais aussi la grammaire et parfois l’astronomie. Architectoniquement, elles représentent l’un des sommets de l’art mérinide, avec leurs zelliges finement agencés, leurs stucs sculptés et leurs boiseries de cèdre. Pour le visiteur contemporain, pénétrer dans la médersa Bou Inania, c’est entrer dans le laboratoire où se construisait, au XIVe siècle, l’autorité savante qui légitimait le pouvoir dynastique.

Les wattassides et la transition dynastique au xve siècle

À la fin du XVe siècle, la dynastie mérinide, affaiblie par des luttes internes, des épidémies comme la peste noire et la pression croissante des Portugais sur les côtes, cède progressivement la place aux Wattassides. Issus d’une famille de vizirs mérinides, les Wattassides prennent d’abord le contrôle effectif du pouvoir avant d’assumer pleinement le titre souverain. Leur règne (1472-1554) est marqué par une tentative de maintenir l’unité du royaume dans un contexte de menaces multiples : expansion ibérique, concurrence des Ottomans, fractures internes.

Les Wattassides ne disposent ni du prestige conquérant des Almoravides et des Almohades, ni du rayonnement culturel des grands Mérinides. Leur dynastie est souvent présentée comme une période de transition, voire de déclin, mais elle joue un rôle clé en maintenant, malgré tout, la continuité de l’État marocain. Leur incapacité à contenir durablement les Portugais sur le littoral et à répondre aux attentes religieuses d’un jihad offensif ouvrira cependant un espace à de nouveaux prétendants chérifiens : les Saadiens. Ceux-ci sauront exploiter le contexte pour apparaître comme les défenseurs légitimes de l’islam et du territoire.

La dynastie saadienne : apogée politique et rayonnement méditerranéen (1554-1659)

Les Saadiens, originaires de la vallée du Drâa, émergent au début du XVIe siècle comme leaders d’un mouvement de résistance armée contre les positions portugaises au sud du Maroc. Leur prétention à la descendance prophétique renforce leur capital symbolique, à une époque où la légitimité chérifienne devient un atout décisif. En remportant des victoires significatives contre les Portugais, ils se forgent une image de défenseurs de l’islam et du territoire. Progressivement, ils étendent leur autorité vers le nord, jusqu’à renverser les Wattassides et à s’imposer sur l’ensemble du pays.

La bataille des trois rois à ksar el-kébir et ses répercussions géopolitiques

La bataille de Ksar el-Kébir, en 1578, constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire des dynasties marocaines. Elle oppose le sultan saadien Abd al-Malik – soutenu par les Ottomans – au jeune roi portugais Sébastien Ier, venu avec une puissante armée pour imposer un candidat rival au trône marocain. L’affrontement se solde par une catastrophe pour le Portugal : Sébastien, Abd al-Malik et le prétendant marocain Moulay Mohammed périssent tous les trois, d’où le nom de « bataille des Trois Rois ». Cette défaite provoque une crise de succession au Portugal et précipite l’union dynastique avec l’Espagne des Habsbourg.

Pour le Maroc, la victoire de Ksar el-Kébir renforce considérablement le prestige saadien et affirme l’indépendance du royaume face aux ambitions ibériques et ottomanes. Elle ancre aussi l’idée que le sultanat chérifien est capable de jouer un rôle déterminant dans l’équilibre des puissances méditerranéennes. On peut voir dans cet épisode un moment où le Maroc, loin d’être un simple espace périphérique, devient un acteur géopolitique central, capable d’influer sur le destin d’un grand royaume européen.

Le règne d’ahmed al-mansour saadi et l’expédition soudanaise vers tombouctou

Le successeur d’Abd al-Malik, Ahmed al-Mansour (1578-1603), incarne l’apogée de la dynastie saadienne. Surnommé « al-Dhahabi » (le Doré) en raison des richesses qu’il accumule, il exploite habilement la rançon des prisonniers portugais et les revenus du commerce transsaharien. Conscient de l’importance stratégique de l’or soudanais, il lance en 1591 une audacieuse expédition vers l’Empire songhaï, qui aboutit à la prise de Tombouctou et de Gao. Le Maroc étend ainsi son influence bien au-delà du Sahara, contrôlant une partie des flux d’or et d’esclaves vers le nord.

Cette expansion soudanaise renforce le rayonnement du Maroc, mais elle exerce aussi une pression considérable sur les ressources de l’État saadien. L’entretien de garnisons éloignées, les rivalités internes et les transformations du commerce atlantique rendent difficile la pérennisation de cet empire transsaharien. Néanmoins, le règne d’al-Mansour marque les esprits par son faste, sa diplomatie active avec les puissances européennes et ottomanes, et par une production architecturale et artistique qui fait de Marrakech un véritable théâtre de la grandeur chérifienne.

Le complexe architectural des tombeaux saadiens et le palais el badi

Sur le plan architectural, les Saadiens lèguent à Marrakech deux ensembles emblématiques : les Tombeaux saadiens et le palais El Badi. Les Tombeaux, redécouverts au début du XXe siècle, abritent les sépultures de plusieurs souverains et membres de la famille saadienne. Leur décoration raffinée – marbres de Carrare, stucs sculptés, zelliges aux motifs complexes – illustre le souci de l’apparat funéraire comme prolongement de la majesté royale. Le visiteur d’aujourd’hui y perçoit encore cette volonté de conjuguer légitimité religieuse et prestige dynastique.

Quant au palais El Badi, il était décrit par les contemporains comme l’un des plus somptueux palais du monde islamique, construit pour célébrer la victoire de Ksar el-Kébir. Mosaïques, bassins, pavillons luxueux, matériaux importés d’Italie et d’Inde : tout y rappelait la puissance d’un sultan qui se rêvait au niveau des grands souverains de son temps. Même en ruines, après son démantèlement partiel par les Alaouites, El Badi demeure le symbole d’un moment d’apogée politique et artistique où le Maroc affirmait hautement son rang sur la scène méditerranéenne.

La dynastie alaouite : consolidation territoriale et modernisation de l’état chérifien

À la mort d’Ahmed al-Mansour, la dynastie saadienne s’enfonce dans les querelles de succession, ouvrant une nouvelle phase de fragmentation politique. C’est dans ce contexte que les Alaouites, chorfas originaires de la région de Tafilalet, vont progressivement s’imposer. Leur ascension au XVIIe siècle marque un tournant décisif : ils parviennent à rétablir l’unité du royaume et, surtout, à durer. Depuis 1666, la dynastie alaouite règne sans interruption sur le Maroc, faisant d’elle l’une des plus anciennes monarchies encore en place au monde.

Moulay rachid et la réunification du maroc depuis taza (1666-1672)

Moulay Rachid est généralement considéré comme le véritable fondateur de la dynastie alaouite en tant que pouvoir unifié sur l’ensemble du Maroc. À partir de sa base dans la région de Tafilalet, il mène une série de campagnes militaires pour soumettre les différentes régions du pays, profitant de la faiblesse des derniers Saadiens et des pouvoirs locaux. La prise de Fès en 1666 symbolise la reconnaissance de son autorité par une grande partie des élites urbaines et religieuses. De Taza, point stratégique entre le nord et le centre, il organise la réunification du territoire, maîtrisant les axes de circulation essentiels.

La méthode alaouite repose sur un mélange de coercition militaire et de négociation avec les tribus. Moulay Rachid sait qu’il ne peut gouverner sans l’adhésion – même relative – des grandes confédérations amazighes et arabes. Il instaure donc un système d’alliances, de dons et de reconnaissance des autonomies locales en échange de la loyauté au Makhzen, le pouvoir central. Cette capacité à articuler centre et périphérie, héritée des expériences précédentes, explique en partie la résilience de la dynastie alaouite au fil des siècles.

Moulay ismaïl et la création de l’armée des abid al-bukhari à meknès

Le frère et successeur de Moulay Rachid, Moulay Ismaïl (1672-1727), donne une nouvelle dimension au pouvoir alaouite. Son long règne est marqué par une volonté farouche de centralisation et de pacification du territoire. Pour réduire la dépendance vis-à-vis des tribus guerrières, il crée une armée nouvelle, composée principalement d’esclaves noirs affranchis ou non, connue sous le nom d’Abid al-Bukhari. Ces soldats prêtent serment sur le recueil de hadiths de l’imam al-Bukhari, d’où leur appellation, et sont installés dans des garnisons contrôlées directement par le sultan.

Cette armée professionnelle permet à Moulay Ismaïl de réduire les révoltes tribales, de reprendre des places occupées par les Européens et d’imposer le respect aux puissances voisines. Parallèlement, il fait de Meknès une capitale monumentale, dotée de grands palais, de remparts, de portes monumentales et de vastes écuries. On a parfois comparé Meknès à Versailles, tant la ville exprime l’ambition d’un pouvoir absolu et majestueux. Derrière cette mise en scène, se construit une nouvelle forme de monarchie marocaine, plus centralisée, qui prépare, à long terme, les transformations de l’époque moderne.

Les réformes de hassan ier face aux pressions coloniales européennes

Au XIXe siècle, le Maroc doit affronter un environnement international profondément transformé par l’expansion coloniale européenne. Après les défaites face à la France en Algérie et à l’Espagne, la pression sur le royaume s’intensifie. Le sultan Hassan Ier (1873-1894) entreprend une série de réformes pour renforcer l’État chérifien et tenter de préserver l’indépendance du pays. Il modernise l’armée, fait appel à des conseillers et techniciens étrangers, introduit de nouveaux impôts et tente de rationaliser l’administration du Makhzen.

Hassan Ier multiplie les tournées dans le royaume (les harka) pour affirmer la présence du pouvoir central, lever l’impôt et arbitrer les conflits locaux. Il mesure parfaitement que la survie de la monarchie dépend de sa capacité à contrôler les frontières, les ports et les routes caravanières, tout en maintenant un équilibre délicat avec les tribus. Ses efforts, bien qu’insuffisants pour enrayer la domination économique européenne, retarderont le démantèlement de la souveraineté marocaine. Ils montrent aussi comment la dynastie alaouite cherche à réformer sans rompre avec les structures traditionnelles, dans une sorte de modernisation prudente.

Le protectorat franco-espagnol et le maintien symbolique du sultanat (1912-1956)

La signature du traité de Fès en 1912 instaure officiellement un protectorat français sur la majeure partie du Maroc, tandis que l’Espagne obtient des zones d’influence au nord et au sud. Juridiquement, le sultanat n’est pas aboli : le sultan reste le chef de l’État, mais ses prérogatives sont largement vidées de leur substance au profit du résident général français. Cette situation paradoxale crée un double pouvoir où l’autorité coloniale gère les affaires politiques, économiques et militaires, tandis que le sultan conserve un rôle religieux et symbolique important.

Cette continuité institutionnelle du sultanat, même affaibli, aura des conséquences décisives pour la suite. Elle permet à la monarchie de devenir, au milieu du XXe siècle, le pivot de la lutte pour l’indépendance, en se positionnant comme le garant de l’unité nationale face à la domination étrangère. À la différence de certains autres espaces colonisés, le Maroc ne repart donc pas de zéro après 1956 : il peut réactiver une institution monarchique ancienne, dotée d’une légitimité historique et religieuse déjà largement internalisée par la population.

Mohammed v, l’indépendance et la transformation constitutionnelle sous hassan ii

Le sultan Mohammed V joue un rôle central dans la transition du Maroc du statut de protectorat à celui de royaume indépendant. En s’opposant aux tentatives françaises de marginaliser la monarchie et en soutenant les revendications nationalistes, il devient progressivement la figure consensuelle autour de laquelle se cristallise la lutte pour l’indépendance. Son exil en 1953, puis son retour triomphal en 1955, renforcent son aura et préparent les négociations qui aboutissent à l’indépendance en 1956. La monarchie alaouite sort de cette épreuve renforcée, désormais identifiée à la souveraineté retrouvée.

Sous le règne de son fils Hassan II (1961-1999), le Maroc entre dans une nouvelle phase : celle de la construction d’un État moderne, doté de constitutions successives, d’un parlement et d’une administration centralisée. Le roi s’affirme comme « Commandeur des Croyants » et chef de l’exécutif, concentrant l’essentiel des pouvoirs politiques. Cette période est marquée à la fois par des tensions internes, des épisodes de contestation et par la consolidation d’un système monarchique fort qui revendique son enracinement dans plus de douze siècles d’histoire. Pour comprendre la place singulière de la monarchie actuelle, il faut donc la lire comme l’aboutissement d’un long processus, du temps des premiers Idrissides jusqu’aux réformes constitutionnelles récentes.

Patrimoine dynastique et continuité historique dans le maroc contemporain

Au terme de ce parcours, une évidence s’impose : le Maroc contemporain est traversé de part en part par l’héritage de ses dynasties. Des ruines de Volubilis aux minarets de la Koutoubia, des médersas mérinides de Fès aux palais alaouites de Meknès et de Rabat, le territoire est un véritable palimpseste historique. Chaque période a laissé sa couche, ses monuments, ses pratiques religieuses et juridiques, ses formes d’organisation politique. Lorsque vous traversez une médina, que vous entendez l’appel du muezzin ou que vous contemplez un zellige, vous êtes en fait en dialogue avec cette longue mémoire dynastique.

Sur le plan institutionnel, la monarchie alaouite incarne la continuité de l’État marocain, tout en s’adaptant aux contraintes du temps présent. Le titre de Commandeur des Croyants, l’attachement au rite malékite, la référence constante aux figures fondatrices (Idriss Ier, Youssef Ibn Tachfin, les Almohades, les Mérinides, les Saadiens) structurent encore le discours politique et la mémoire collective. Pour les jeunes générations, se réapproprier cette histoire, c’est aussi renouer le fil avec les récits de leurs grands-parents et donner du sens aux paysages urbains et ruraux qui les entourent.

Enfin, comprendre l’histoire des dynasties marocaines, de l’Antiquité à l’époque moderne, permet de dépasser les clichés d’un pays figé ou périphérique. On découvre au contraire un espace qui fut tour à tour province romaine, carrefour caravanier, puissance impériale berbère, royaume chérifien méditerranéen et État-nation moderne. Cette profondeur historique est un atout pour penser les défis actuels : comment concilier tradition et modernisation, identité plurielle et ouverture sur le monde ? En revisitant ce long héritage, chacun peut trouver des repères pour mieux comprendre le Maroc d’aujourd’hui – et, peut-être, y trouver sa propre place.

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