Le Maroc se distingue par une richesse linguistique exceptionnelle, fruit de millénaires d’histoire et de rencontres culturelles. Sur ce territoire carrefour entre l’Afrique, l’Europe et le monde arabe, plusieurs langues cohabitent et s’entrelacent, formant un paysage sociolinguistique d’une complexité fascinante. Cette diversité n’est pas qu’une curiosité académique : elle reflète l’identité profonde du royaume et façonne quotidiennement les interactions sociales de millions de Marocains. Comprendre cette mosaïque linguistique, c’est saisir les dynamiques culturelles, historiques et politiques qui animent ce pays. Du substrat amazigh millénaire aux influences arabes, romaines, espagnoles et françaises, chaque strate linguistique raconte un chapitre de l’histoire marocaine et continue d’influencer la vie contemporaine.
Cartographie sociolinguistique du maroc : dialectes arabes et variétés berbères
La carte linguistique du Maroc révèle une stratification complexe où coexistent plusieurs familles et variétés de langues. Cette distribution n’est pas uniforme mais suit des logiques géographiques, historiques et démographiques précises. Les linguistes identifient traditionnellement deux grands ensembles : les variétés arabes d’une part, et les langues amazighes d’autre part, auxquelles s’ajoutent les langues étrangères héritées de la période coloniale. Cette répartition reflète les vagues successives de peuplement et d’arabisation qui ont marqué le territoire marocain depuis l’arrivée de l’islam au VIIe siècle.
Darija marocaine : structure phonologique et morphosyntaxique distinctive
La darija, ou arabe marocain, constitue la langue véhiculaire par excellence du royaume. Parlée quotidiennement par la majorité de la population, elle se distingue nettement des autres dialectes arabes du Maghreb et du Machrek. Sur le plan phonologique, la darija présente des particularités remarquables : l’affaiblissement ou la disparition de certaines consonnes emphatiques de l’arabe classique, la réduction du système vocalique, et l’influence notable du substrat amazigh dans la prononciation. La structure morphosyntaxique diffère également substantiellement de l’arabe standard moderne, avec une simplification des conjugaisons verbales, l’abandon du duel grammatical, et l’adoption de tournures syntaxiques propres. Le lexique de la darija témoigne de son histoire composite, intégrant des mots amazighs, français, espagnols et même portugais, créant un idiome authentiquement marocain qui continue d’évoluer.
Tamazight, tachelhit et tarifit : classification des langues amazighes
Les langues amazighes, également appelées berbères, constituent l’autre pilier linguistique majeur du Maroc. Contrairement à une perception simplificatrice, l’amazigh n’est pas une langue monolithique mais un ensemble de variétés dialectales dont les trois principales sont le tamazight du Moyen Atlas, le tachelhit du Sud et de l’Anti-Atlas, et le tarifit du Rif septentrional. Le tachelhit, parlé par environ huit millions de locuteurs, représente la variété amazighe la plus répandue, couvrant les régions de Souss, du Haut Atlas et de l’Anti-Atlas. Le tamazight du Moyen Atlas se caractérise par des spécificités phonétiques et lexicales qui le distinguent nettement du tachelhit. Quant au tarifit, il présente des influences linguistiques particulières dues à la proximité géographique avec l’Espagne et la Méditerranée. Ces trois variétés, bien que mutuellement intelligibles dans une certaine mes
ure mesure, présentent des divergences morphologiques et phonétiques suffisamment marquées pour être étudiées comme des systèmes distincts. Depuis le début des années 2000, les travaux de l’IRCAM et de plusieurs linguistes s’attachent à décrire ces variétés, à en documenter le corpus poétique et narratif, et à en rapprocher progressivement les normes en vue d’une standardisation de l’amazighe à l’échelle nationale.
Hassaniya saharienne dans les provinces du sud marocain
À côté de la darija et des langues amazighes, la hassaniya occupe une place singulière dans les provinces du Sud marocain (Laâyoune, Dakhla, Smara, etc.). Ce parler arabe bédouin, issu des tribus mauritano-sahariennes, se caractérise par un système phonologique et un lexique distincts, marqués par de nombreux archaïsmes arabes et par un important fonds lexical amazigh. La Constitution de 2011 reconnaît explicitement le hassaniya comme composante de l’identité culturelle marocaine, ce qui a contribué à sa valorisation dans les médias régionaux et dans certaines politiques culturelles locales.
La hassaniya se distingue notamment par la conservation de consonnes interdentales disparues en darija (comme th et dh), par un système verbal plus proche des dialectes bédouins du Machrek, et par une terminologie riche liée au désert, au pastoralisme et aux structures tribales. Aujourd’hui, des programmes radiophoniques, des émissions télévisées et des festivals poétiques sahariens participent à la préservation de cette variété. Pour un observateur extérieur, elle peut sembler éloignée de l’arabe marocain urbain, mais dans les zones de contact, de nombreux locuteurs pratiquent une alternance fluide entre hassaniya, darija et amazigh.
Arabe standard moderne et diglossie ferguson dans l’espace public
Au-dessus de ces variétés vernaculaires se trouve l’arabe standard moderne (ASM), langue de l’école, de l’administration, de la presse écrite nationale et du discours religieux formel. Cette coexistence entre une langue « haute » (l’ASM) et des langues « basses » ou vernaculaires (darija, amazigh, hassaniya) illustre parfaitement la diglossie décrite par Ferguson : chaque variété a ses fonctions propres, son prestige symbolique et ses espaces d’usage. Au Maroc, aucun locuteur n’a l’arabe standard moderne comme langue maternelle ; on l’acquiert principalement par la scolarisation et l’exposition aux médias officiels.
Dans la pratique quotidienne, cette frontière n’est pourtant pas hermétique. Les prêches du vendredi, les débats télévisés ou les discours politiques mobilisent souvent un arabe intermédiaire, parfois qualifié d’« arabe médian », où des structures de la darija s’invitent dans un cadre syntaxique plus standard. On passe ainsi d’un registre à l’autre selon le contexte, l’interlocuteur et l’effet recherché. Cette diglossie dynamique, parfois perçue comme un défi éducatif, est aussi une ressource expressive puissante pour les Marocains, capables de naviguer instinctivement entre ces codes linguistiques.
Substrat amazigh et superstrat arabe : évolution diachronique des parlers marocains
Pour comprendre la situation linguistique actuelle du Maroc, il est indispensable d’adopter une perspective diachronique. Les parlers marocains sont le résultat de couches successives d’influences, comparables à des strates géologiques qui se seraient superposées sans jamais disparaître totalement. Au fondement, on trouve un substrat amazigh plurimillénaire ; par-dessus, se sont déposées des couches phéniciennes, puniques, latines, arabes, andalouses, puis françaises et espagnoles. Cette histoire longue explique pourquoi, derrière une phrase en darija contemporaine, vous pouvez parfois repérer, si vous y prêtez attention, des échos de langues très anciennes.
Influences phéniciennes et puniques sur le lexique berbère préislamique
Bien avant l’arrivée de l’arabe, le nord du Maroc a été profondément marqué par la présence phénicienne puis carthaginoise. Les échanges commerciaux intenses entre les cités côtières (comme Lixus ou Tingis) et l’arrière-pays amazigh ont laissé des traces dans le lexique berbère préislamique. Certains termes liés au commerce maritime, à la métallurgie ou à la viticulture présenteraient, selon plusieurs linguistes, des correspondances avec le phénicien et le punique, même si l’identification exacte de ces emprunts reste parfois débattue.
Cette couche ancienne est difficile à isoler, car elle s’est ensuite mêlée aux apports latins, puis arabes. Toutefois, la toponymie offre encore quelques indices : des noms de lieux côtiers, de caps ou d’anciennes colonies conservent des racines d’origine sémitique non arabes, réinterprétées et « amazighisées » au fil des siècles. À l’image d’un palimpseste, la langue amazighe a intégré, adapté puis naturalisé ces emprunts au point qu’ils sont aujourd’hui perçus comme entièrement endogènes par les locuteurs.
Arabisation linguistique post-conquête islamique du VIIe siècle
Le tournant majeur pour les langues du Maroc survient avec l’arrivée de l’islam et des tribus arabes à partir du VIIe siècle. Le processus d’arabisation ne fut ni instantané ni homogène : il s’est étalé sur plusieurs siècles, avec des intensités variables selon les régions. Dans les villes et les grands axes commerciaux, l’arabe s’est rapidement imposé comme langue de la religion, du pouvoir et du savoir, tandis que dans de nombreuses zones rurales et montagneuses, l’amazigh est resté dominant jusqu’à une période récente.
Sur le plan linguistique, cette arabisation a produit un superstrat arabe venu se greffer sur le substrat amazigh. La darija marocaine, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est le résultat de ce contact prolongé : elle a adopté l’essentiel du lexique arabe, tout en conservant des structures syntaxiques, des schèmes prosodiques et une partie du vocabulaire amazigh. De nombreux mots de la vie quotidienne (notamment dans le domaine de la nature, de l’agriculture ou de la parenté) sont d’origine amazighe, même s’ils sont pleinement intégrés à la grammaire arabe dialectale.
Emprunts lexicaux français et espagnols durant le protectorat
À l’époque contemporaine, le Protectorat français (1912‑1956) et l’influence espagnole dans le nord et le sud du pays ont ajouté une nouvelle couche à ce paysage linguistique. Le français s’est imposé comme langue de l’administration, de l’enseignement moderne, de l’ingénierie et des sciences, tandis que l’espagnol a laissé une empreinte durable dans le Rif, à Tétouan, Tanger ou encore dans certaines zones sahariennes. Cette période a vu l’intégration massive d’emprunts dans la darija, en particulier dans les domaines technique, administratif et urbain.
Des termes comme tomobil (de « automobile »), frigo, garaj, ou encore blassa (de « place ») illustrent cette intégration du français dans le lexique courant. Dans le nord, d’autres mots comme merkado (marché), korsi (chaise, de corse) ou kansiyón (chanson) renvoient clairement à un héritage hispanophone. Aujourd’hui, ces emprunts ne sont plus perçus comme « étrangers » par la plupart des locuteurs, mais comme des éléments naturels de la darija marocaine, ce qui témoigne de la capacité d’absorption et de réinvention du système linguistique local.
Politique linguistique officielle : de la constitution de 2011 à l’IRCAM
Au-delà des dynamiques spontanées d’évolution des langues, le Maroc a, depuis deux décennies, engagé une réflexion profonde sur sa politique linguistique. Comment gérer un plurilinguisme aussi riche sans marginaliser certaines langues ? Comment concilier l’attachement à l’arabe, langue du Coran, avec la reconnaissance de l’amazigh comme langue autochtone, tout en maintenant l’ouverture sur le français et l’anglais ? La Constitution de 2011 marque un tournant, en tentant de répondre à ces questions de manière plus inclusive.
Reconnaissance constitutionnelle du tamazight comme langue officielle
L’article 5 de la Constitution de 2011 consacre l’arabe comme langue officielle de l’État, mais reconnaît également le tamazight comme « langue officielle » en tant que « patrimoine commun à tous les Marocains sans exception ». Cette formulation rompt avec des décennies de marginalisation symbolique de l’amazigh, jusque-là relégué au rang de langue vernaculaire ou de simple « dialecte ». Elle ouvre la voie à une série de réformes législatives, pédagogiques et culturelles visant à lui donner une place effective dans la vie publique.
Cependant, cette reconnaissance s’accompagne de défis concrets : comment définir une norme écrite pour une langue à fortes variations régionales ? Comment former suffisamment d’enseignants maîtrisant à la fois l’amazigh et la didactique des langues ? Une loi organique, adoptée en 2019, précise progressivement les modalités d’intégration du tamazight dans l’éducation, l’administration, la justice et les médias. Le processus est encore en cours, mais il reflète une volonté politique de concilier unité nationale et diversité linguistique.
Institut royal de la culture amazighe et standardisation du néo-tifinagh
Créé en 2001, l’Institut Royal de la Culture Amazighe (IRCAM) joue un rôle central dans cette politique de reconnaissance. Ses missions vont de la recherche linguistique et anthropologique à la production de manuels scolaires, en passant par la normalisation de l’écriture amazighe. L’une de ses décisions les plus structurantes a été l’adoption du néo-tifinagh comme alphabet officiel pour transcrire les différentes variétés amazighes au Maroc.
Ce choix, qui évite de privilégier soit l’alphabet arabe soit l’alphabet latin, a une forte portée symbolique : il affirme l’originalité de la culture amazighe tout en la dotant d’un outil graphique modernisé, adapté à l’impression comme au numérique. Concrètement, des milliers de panneaux de signalisation, de frontons d’institutions publiques et de documents officiels intègrent désormais le tifinagh aux côtés de l’arabe et parfois du français. Pour les jeunes générations, voir leur langue maternelle affichée dans l’espace public contribue à légitimer une identité longtemps minorée.
Académie mohammed VI de la langue arabe et planification linguistique
En parallèle, l’État a créé l’Académie Mohammed VI de la langue arabe, chargée de veiller au développement de l’arabe standard moderne, à l’enrichissement de son lexique scientifique et technique, et à l’harmonisation de son usage dans les médias et l’éducation. L’objectif est double : renforcer le rôle de l’arabe comme langue de savoir et de création, tout en l’adaptant aux exigences de la mondialisation et de la révolution numérique.
Cette institution s’inscrit dans une longue tradition de planification linguistique dans le monde arabe, mais elle doit composer avec la spécificité marocaine : la présence forte de la darija, des langues amazighes et du français. Plutôt que d’imaginer une substitution pure et simple d’une langue par une autre, les politiques actuelles tendent à penser en termes de complémentarité fonctionnelle. L’arabe standard reste la langue de référence pour les textes juridiques, religieux et académiques, tandis que la darija et l’amazigh gagnent du terrain dans les médias, la création artistique et, plus timidement, dans certains contenus pédagogiques.
Enseignement bilingue et réforme pédagogique dans le système éducatif
Le système éducatif marocain est au cœur des débats sur la politique linguistique. Pendant des décennies, l’arabisation progressive de l’enseignement a créé un décalage entre un primaire et un secondaire largement arabisés, et un enseignement supérieur où les filières scientifiques et techniques restent majoritairement en français. Ce « choc linguistique » au moment de l’entrée à l’université a été identifié comme l’une des causes des difficultés de nombreux étudiants.
Les réformes récentes tentent d’instaurer un enseignement plus explicitement bilingue, voire trilingue. L’arabe standard demeure la langue principale d’enseignement dans la plupart des matières, mais le français est réintroduit plus tôt et de manière plus intensive, notamment dans les disciplines scientifiques. Par ailleurs, l’anglais gagne du terrain comme langue de spécialisation, surtout dans les universités et les écoles d’ingénieurs. À terme, l’objectif affiché est que les élèves maîtrisent l’arabe, une langue amazighe lorsque c’est leur langue maternelle, et au moins une grande langue étrangère, afin de conjuguer enracinement local et ouverture internationale.
Multilinguisme urbain : dynamiques sociolinguistiques à casablanca, rabat et marrakech
Les grandes métropoles marocaines constituent de véritables laboratoires du multilinguisme en pratique. À Casablanca, Rabat ou Marrakech, vous entendrez souvent, au détour d’une même conversation, des passages en darija, des insertions en français, quelques mots en anglais, voire des éléments amazighs. Ce code-switching urbain reflète la diversité sociale des villes, la mobilité géographique des habitants et l’impact des médias et des réseaux sociaux sur les usages linguistiques.
Casablanca, capitale économique, se distingue par une forte présence du français dans les sphères professionnelles, commerciales et publicitaires. Dans les quartiers d’affaires, il n’est pas rare que les réunions alternent entre français et arabe standard, tandis que les pauses informelles se déroulent en darija. Rabat, capitale administrative et politique, met davantage en avant l’arabe standard dans les institutions, mais l’usage quotidien reste dominé par la darija, avec des îlots francophones, notamment dans les ministères, les ONG et les universités.
Marrakech offre un cas particulier, marqué par le poids du tourisme international et par une forte présence amazighe dans son hinterland. Les professionnels du tourisme jonglent aisément entre darija, français, anglais, espagnol et parfois allemand, ajustant leur discours au profil des visiteurs. Dans les souks comme dans les riads, la polyvalence linguistique est un atout économique réel. Pour le visiteur attentif, ces pratiques révèlent une compétence sociolinguistique sophistiquée : choisir la bonne langue, au bon moment, avec la bonne personne, devient une forme de « savoir-être » urbain.
Littérature orale amazighe : corpus poétique izlan et tradition narrative timitar
La richesse linguistique du Maroc ne se manifeste pas seulement dans les conversations quotidiennes ou les politiques publiques ; elle s’incarne aussi dans un patrimoine immatériel d’une grande profondeur. La littérature orale amazighe, en particulier, constitue un trésor poétique et narratif transmis de génération en génération. Les izlan, poèmes chantés du Moyen Atlas et d’autres régions, abordent des thèmes aussi variés que l’amour, l’exil, la satire sociale ou la sagesse populaire. Leur langue, souvent métaphorique et hautement stylisée, témoigne d’une maîtrise raffinée des ressources expressives de l’amazigh.
Dans ces poèmes, les images de la nature, des montagnes, des troupeaux ou du cycle des saisons servent d’analogies pour parler de la condition humaine, de la fidélité, de la souffrance ou de la joie. Les joutes poétiques lors des fêtes villageoises permettent aux poètes-improvisateurs de mettre à l’épreuve leur virtuosité linguistique : ils manipulent rimes internes, allitérations, jeux de mots et références culturelles partagées, dans une forme de « haute langue » orale. Pour qui s’intéresse aux langues et dialectes du Maroc, les izlan offrent une fenêtre unique sur un registre littéraire rarement enseigné à l’école mais encore très vivant dans de nombreuses communautés.
La tradition narrative, souvent désignée sous le terme générique de Timitar dans certains contextes, regroupe contes, légendes, mythes d’origine et récits exemplaires. Ces histoires, racontées lors des veillées, structurent une mémoire collective, transmettent des normes sociales et mettent en scène des personnages archétypaux (le sage, le naïf, le tyran, la jeune fille rusée, etc.). Là encore, la langue joue un rôle central : les conteurs modulent le rythme, le registre et les niveaux de langue pour capter l’attention, faire rire ou susciter la réflexion. Aujourd’hui, plusieurs initiatives de collecte et de transcription en tifinagh ou en latin visent à préserver ce corpus, menacé par l’urbanisation rapide et la domination des loisirs numériques.
Code-switching et alternance codique dans les médias marocains contemporains
Enfin, impossible de parler des langues et dialectes du Maroc sans évoquer le rôle des médias contemporains. Radios privées, chaînes de télévision, plateformes de streaming et réseaux sociaux sont devenus des espaces privilégiés où se donne à voir – et à entendre – le multilinguisme marocain. L’alternance codique (ou code-switching) y est non seulement fréquente, mais souvent recherchée comme marqueur de modernité, de proximité et d’authenticité.
Dans les émissions de radio interactives, les animateurs passent sans effort de la darija à l’arabe médian, intègrent des mots français ou anglais pour parler de technologie, de musique ou de mode, et adaptent parfois leur accent en fonction de la région de l’auditeur. Les séries télévisées doublées en darija, les talk-shows humoristiques ou les capsules diffusées sur YouTube exploitent pleinement cette créativité linguistique. Pour beaucoup de jeunes Marocains, notamment en milieu urbain, cette façon de parler « mixte » est devenue la norme, au point que certains mots étrangers sont tellement intégrés qu’ils ne sont plus perçus comme des emprunts.
Cette alternance codique soulève aussi des questions : risque-t-on de fragiliser la maîtrise de l’arabe standard ou du français scolaire ? Ou, au contraire, cette flexibilité reflète-t-elle une compétence plurilingue précieuse dans un monde globalisé ? Les recherches en sociolinguistique tendent à montrer que, loin de traduire une « confusion », le code-switching au Maroc est généralement hautement structuré et contextuel. Il sert à marquer la proximité, l’humour, la distance, ou au contraire le sérieux, selon les situations. En observant attentivement ces usages médiatiques, nous comprenons mieux comment les Marocains inventent chaque jour, à travers leurs langues, de nouvelles façons d’être au monde.
