Les médersas marocaines constituent l’un des piliers fondamentaux de l’histoire intellectuelle et culturelle du royaume. Bien avant l’émergence des grandes universités européennes, ces institutions d’enseignement supérieur formaient déjà des générations d’érudits, de juristes et de théologiens qui rayonnaient à travers le monde musulman. Du IXe siècle avec la fondation de la prestigieuse Qarawiyyin de Fès jusqu’à l’époque contemporaine, ces établissements ont traversé les dynasties, les bouleversements politiques et les transformations sociales, témoignant d’une tradition éducative millénaire. Leur architecture somptueuse, leurs méthodes pédagogiques rigoureuses et leur influence sur la formation des élites marocaines font des médersas des monuments vivants qui continuent d’interroger notre rapport au savoir et à la transmission du patrimoine intellectuel.
L’architecture pédagogique des médersas mérinides au XIVe siècle
L’époque mérinide marque l’âge d’or de la construction des médersas au Maroc. Ces établissements ne se limitaient pas à une simple fonction éducative : ils représentaient une vision architecturale où chaque élément spatial répondait à des exigences pédagogiques et spirituelles précises. La conception de ces édifices révèle une compréhension profonde des besoins des étudiants et des enseignants, créant des environnements propices à la concentration, à la réflexion et à l’apprentissage intensif. Les sultans mérinides, conscients de l’importance stratégique de l’éducation pour la stabilité de leur royaume, investissaient des ressources considérables dans la construction de ces joyaux architecturaux qui devaient symboliser la grandeur intellectuelle de leur dynastie.
La médersa bou inania de fès : prototype architectural et fonctionnel
Construite entre 1350 et 1355 par le sultan Abu Inan Faris, la Médersa Bou Inania représente le summum de l’architecture mérinide. Cette institution unique se distingue par son intégration d’une mosquée du vendredi avec minaret, une caractéristique rare pour une médersa. L’édifice s’organise autour d’une cour centrale rectangulaire pavée de marbre blanc et ornée d’une fontaine pour les ablutions. Les murs sont entièrement recouverts de zelliges multicolores jusqu’à hauteur d’homme, surmontés de stuc ciselé présentant des motifs géométriques et calligraphiques d’une finesse exceptionnelle. Le bois de cèdre sculpté des plafonds et des auvents témoigne d’un savoir-faire artisanal transmis de génération en génération.
L’organisation spatiale de la Bou Inania révèle une hiérarchie fonctionnelle sophistiquée. Au rez-de-chaussée, les salles de cours s’ouvrent directement sur la cour, permettant aux mudarris (professeurs) d’enseigner tout en bénéficiant de la lumière naturelle et de la ventilation. L’étage supérieur accueillait environ 60 cellules individuelles pour les étudiants, chacune d’environ 4 mètres carrés, équipée d’une petite fenêtre donnant soit sur la cour intérieure, soit sur la ville. Cette disposition garantissait à la fois l’intimité nécessaire à l’étude personnelle et la possibilité d’interactions sociales dans les espaces communs, créant ainsi un équilibre pédagogique remarquable.
Les salles de cours et cellules d’étudiants de la médersa attarine
À la Médersa Attarine, également érigée sous le règne d’Abu Inan Faris, cette articulation entre espace d’étude et lieu de vie atteint un degré de raffinement tout particulier. La cour centrale, plus intime que celle de la Bou Inania, distribue une série de salles de cours voûtées, où les étudiants se regroupaient autour du maître assis sur une estrade légèrement surélevée. L’acoustique y était minutieusement pensée : les voûtes et les surfaces de stuc permettaient de porter la voix du mudarris sans effort, un atout essentiel à une époque où l’oralité structurait la transmission du savoir. Les cours se tenaient souvent très tôt le matin ou après la prière du asr, dans une atmosphère de recueillement qui renforçait la concentration des étudiants.
Les cellules d’étudiants de la Médersa Attarine, disposées sur un ou deux niveaux autour de la cour, étaient volontairement modestes, à l’image d’une cellule monastique. Chaque chambre, dotée d’une alcôve pour dormir et d’un petit espace pour lire et écrire, incarnait l’idéal d’ascèse intellectuelle propre à l’enseignement traditionnel marocain. Les ouvertures réduites limitaient le bruit venant du souk voisin, sans pour autant priver les occupants de lumière. De la même manière qu’un cloître médiéval en Europe organisait la vie des moines, la médersa structurait la journée des tolbas entre prière, étude, repas collectifs et moments de discussion dans les galeries ombragées.
Le système hydraulique et les ablutions rituelles à la médersa sahrij
La Médersa Sahrij, à Fès, doit son nom au grand bassin (sahrij) qui occupe le centre de sa cour. Loin d’être un simple élément décoratif, ce bassin illustre la manière dont l’architecture mérinide intégrait l’eau au cœur de la pédagogie et de la spiritualité. Alimenté par un réseau complexe de canalisations relié aux khettaras et aux sources de la ville, le système hydraulique assurait en continu l’approvisionnement en eau nécessaire aux ablutions, au rafraîchissement des espaces et à l’entretien du bâtiment. Dans un environnement urbain dense, disposer d’une telle autonomie hydrique renforçait le prestige de la médersa et la rendait parfaitement adaptée à un usage quotidien intensif.
Les ablutions rituelles, préalables à la prière et souvent pratiquées avant le début des cours, n’étaient pas seulement un geste de purification corporelle ; elles symbolisaient également une “mise en disponibilité” de l’esprit pour le savoir. Les étudiants passaient du bruit de la médina à la quiétude de la cour, le contact de l’eau jouant un rôle presque méditatif, comparable à celui d’un sas dans une bibliothèque contemporaine. De nombreux voyageurs ont d’ailleurs rapporté que le léger clapotis de l’eau et le chant des oiseaux contribuaient à créer une atmosphère propice à la mémorisation et à la réflexion. On comprend mieux, dans ce contexte, pourquoi tant de médersas mérinides ont fait de l’eau et des fontaines un véritable outil pédagogique, autant qu’un symbole de pureté et de vie.
L’intégration des bibliothèques manuscrites dans l’espace éducatif
Au-delà des salles de cours et des lieux d’ablution, les médersas mérinides se distinguaient par l’intégration de petites bibliothèques manuscrites dans leur dispositif architectural. À Fès comme à Meknès, certaines salles discrètes, parfois situées près du mihrab ou aux étages supérieurs, abritaient des armoires en bois de cèdre où étaient rangés les volumes de fiqh, de grammaire, de hadith ou de sciences rationnelles. Ces bibliothèques ne rivalisaient pas, en taille, avec celle de la Qarawiyyin, mais elles jouaient un rôle essentiel pour permettre aux étudiants d’approfondir les cours magistraux et de consulter les commentaires d’anciens maîtres. De la même manière qu’un centre de documentation universitaire moderne complète l’amphithéâtre, ces espaces de conservation manuscrite prolongeaient l’enseignement oral.
Les manuscrits étaient souvent dotés de chaînes de transmission (isnad) mentionnant les maîtres par lesquels le texte avait été transmis, ce qui renforçait la légitimité du savoir enseigné dans la médersa. Certains ouvrages, légués par des donateurs pieux via les habous, portaient des indications précises interdisant leur vente ou leur sortie de l’enceinte. Cela garantissait une mise à disposition durable des ressources pour les générations successives d’étudiants. Si nous comparons ces bibliothèques à une “mémoire vive” du système éducatif, on pourrait dire que la médersa tout entière fonctionnait comme un organisme vivant, où les salles de cours représentaient le cœur battant et les collections manuscrites la mémoire longue de l’institution.
Le curriculum traditionnel et les sciences islamiques enseignées
Le rôle des médersas dans l’histoire éducative du Maroc s’exprime aussi à travers le contenu des enseignements qu’elles dispensaient. Loin d’être monolithique, le curriculum traditionnel articulait plusieurs disciplines, avec une hiérarchie précise entre sciences religieuses et sciences rationnelles. L’objectif n’était pas seulement de former des juristes ou des prédicateurs, mais de façonner des individus capables d’interpréter la loi, de gérer les affaires publiques et de guider la communauté. Comment ce programme d’étude, élaboré au Moyen Âge, a-t-il pu structurer, pendant des siècles, la pensée juridique et intellectuelle marocaine ?
Dans les médersas de Fès, Marrakech ou Meknès, le parcours classique débutait par la mémorisation du Coran, se poursuivait par la grammaire, le fiqh malékite et les fondements du droit, puis s’ouvrait, pour les plus avancés, à des matières comme la logique, l’astronomie ou les mathématiques. La progression n’était pas figée dans des “années d’étude” comme dans nos systèmes modernes, mais plutôt structurée en étapes de maîtrise que l’étudiant franchissait à son rythme, sous la supervision de ses maîtres. Cette flexibilité, souvent méconnue, faisait des médersas de véritables « écosystèmes d’apprentissage » avant l’heure.
L’étude du fiqh malékite selon la tradition de l’imam malik
Au centre de ce curriculum se trouvait l’étude du fiqh malékite, école juridique majoritaire au Maroc depuis le IXe siècle. Les étudiants abordaient d’abord les textes de base, tels que la Risala d’Ibn Abi Zayd al-Qayrawani, qui synthétisait les règles de culte, de transactions et de statut personnel. Ils progressaient ensuite vers des ouvrages plus volumineux et techniques, comme la Muqaddima d’Ibn Rushd al-Jadd ou des commentaires sur la Muwatta’ de l’Imam Malik. L’objectif n’était pas seulement de connaître les règles, mais de comprendre la méthodologie juridique (usul al-fiqh) qui permettait de trancher des cas nouveaux.
Dans les médersas marocaines, le fiqh malékite était enseigné à travers une pédagogie fondée sur la lecture commentée et la discussion. Le maître lisait un passage, l’expliquait, puis questionnait les élèves sur les implications pratiques : comment appliquer telle règle dans un marché, un tribunal, un héritage ? Cette approche, très concrète, rapprochait l’enseignement de la pratique quotidienne des cadis et muftis. On pourrait la comparer aux cliniques juridiques des facultés de droit actuelles, où la doctrine rencontre la réalité sociale. De nombreux étudiants, une fois formés, devenaient eux-mêmes des relais de cette tradition dans les villes et campagnes du royaume.
La grammaire arabe et les traités d’ibn ajurrum dans l’enseignement linguistique
Pour accéder aux textes fondateurs de l’islam et du droit, la maîtrise de la langue arabe était indispensable. C’est là que la grammaire occupait une place centrale dans le programme des médersas marocaines. L’un des ouvrages les plus utilisés était l’Ajurrumiyya, un bref traité rédigé par le grammairien marocain Ibn Ajurrum, mort à Fès au XIVe siècle. Ce manuel, d’une remarquable concision, permettait aux débutants d’acquérir les bases de la morphologie et de la syntaxe en quelques dizaines de pages seulement. Dans presque toutes les médersas, on le récitait par cœur avant d’en étudier les commentaires.
Les séances de grammaire ressemblaient à des exercices de gymnastique intellectuelle : les étudiants déclinaient des exemples, identifiaient les fonctions des mots et discutaient des raisons d’un cas ou d’une flexion. Cette rigueur linguistique forgeait une précision de pensée qui se révélait ensuite précieuse pour l’interprétation du Coran et des hadiths. On peut faire ici l’analogie avec l’apprentissage du latin dans l’Europe médiévale, qui formait la base de tout enseignement supérieur. Sans la maîtrise de l’outil linguistique, les autres sciences demeuraient inaccessibles. C’est pourquoi les maîtres de grammaire jouissaient d’un grand prestige au sein des médersas.
L’astronomie et les sciences rationnelles à travers les ouvrages d’ibn al-bannâ
Contrairement à certaines idées reçues, les médersas marocaines ne se limitaient pas aux sciences religieuses. Elles accueillaient aussi les ‘ulum ‘aqliyya, les « sciences rationnelles », parmi lesquelles l’astronomie, les mathématiques ou la logique. L’une des figures majeures dans ce domaine fut Ibn al-Bannâ al-Marrakushi (m. 1321), mathématicien et astronome originaire de Marrakech, dont les ouvrages ont circulé largement dans les milieux savants du Maghreb. Ses traités sur le calcul, la géométrie et la mesure du temps étaient utilisés dans certaines médersas avancées, en particulier celles reliées aux grandes mosquées.
Pourquoi l’astronomie occupait-elle une telle place ? D’une part, elle répondait à des besoins religieux concrets : détermination de l’heure des prières, orientation de la qibla, calcul du calendrier lunaire. D’autre part, elle ouvrait les étudiants à une vision ordonnée du cosmos, perçu comme un signe de la sagesse divine. Dans certaines médersas, des instruments simples comme les astrolabes ou les quadrants servaient de supports pédagogiques, un peu comme les maquettes ou logiciels de simulation dans nos universités actuelles. Loin d’opposer foi et raison, le système éducatif traditionnel cherchait à articuler les deux, chaque discipline éclairant l’autre.
La mémorisation coranique selon la méthode warsh
La base de tout apprentissage dans les médersas restait néanmoins la mémorisation du Coran, généralement selon la riwaya Warsh ‘an Nafi’, lecture coranique qui s’est imposée au Maghreb. Dès l’enfance, les futurs étudiants passaient par les msid (écoles coraniques), où ils gravaient les versets sur des tablettes en bois, les récitaient, les effaçaient, puis recommençaient, jusqu’à retenir l’intégralité du texte sacré. La médersa venait ensuite affiner cette première formation en travaillant la bonne prononciation (tajwid), la compréhension des versets et leur mise en relation avec le droit, la théologie et l’éthique.
La méthode Warsh, avec ses spécificités de vocalisation et de prononciation, donnait au récitatif coranique marocain une couleur sonore particulière, immédiatement reconnaissable. Les séances de récitation, souvent collectives, créaient une forte cohésion entre étudiants et renforçaient la mémorisation par la répétition et l’écoute mutuelle. On pourrait comparer ce processus à l’apprentissage d’une partition musicale en orchestre : chacun doit maîtriser sa partie, mais l’harmonie ne naît que de l’effort commun. Cette culture de la mémorisation a profondément marqué la société marocaine, où le hafid (mémorisateur du Coran) reste une figure socialement respectée.
Les figures intellectuelles formées dans les médersas marocaines
Au fil des siècles, les médersas marocaines ont vu passer des milliers d’étudiants anonymes, mais aussi quelques grandes figures qui ont laissé une empreinte durable dans l’histoire intellectuelle mondiale. Ces savants, juristes, historiens ou voyageurs ont souvent commencé leur formation dans un msid de quartier, avant de rejoindre une médersa renommée puis, pour certains, les chaires de la Qarawiyyin ou d’autres grands centres du savoir. En retraçant le parcours de quelques-unes de ces figures, nous prenons la mesure du rôle de ces institutions dans la circulation des idées entre le Maghreb, l’Orient et même l’Europe.
De Fès à Marrakech, en passant par Tlemcen ou Grenade, les réseaux savants de l’époque médiévale et moderne fonctionnaient un peu comme les universités partenaires d’aujourd’hui. Un étudiant pouvait suivre un maître à Fès, poursuivre avec un autre à Tunis, puis compléter sa formation à al-Azhar au Caire. Les médersas marocaines constituaient ainsi des maillons essentiels d’une chaîne de transmission qui dépassait largement les frontières politiques du moment.
Ibn khaldoun et son passage à la qarawiyyin de fès
Parmi ces grandes figures, Ibn Khaldoun (1332-1406) occupe une place à part. Historien, sociologue avant la lettre, juriste et homme politique, il séjourna à plusieurs reprises à Fès, où il fréquenta la Qarawiyyin et son milieu savant. Si sa formation de base fut acquise à Tunis, c’est lors de ses passages au Maroc qu’il put observer de près le fonctionnement des institutions politiques et éducatives du Maghreb central et occidental. Ses rencontres avec des oulémas et des hommes de pouvoir nourrirent sa réflexion sur la dynastie mérinide et sur les cycles de naissance et de déclin des États.
Dans sa célèbre Muqaddima, Ibn Khaldoun insiste sur l’importance des cadres éducatifs dans la formation des élites et dans la reproduction des structures sociales. On peut y voir, en filigrane, une analyse lucide du rôle des médersas marocaines : lieux de transmission du savoir, mais aussi de légitimation du pouvoir. Son passage par Fès illustre à quel point la ville, avec ses médersas et la Qarawiyyin, constituait un carrefour intellectuel au XIVe siècle, attirant des penseurs de tout le monde islamique. À travers lui, le rayonnement de ces institutions a dépassé le strict champ religieux pour toucher l’histoire, la sociologie et la philosophie politique.
Léon l’africain et la transmission du savoir vers l’europe
Autre figure emblématique, Hassan al-Wazzan, plus connu en Europe sous le nom de Léon l’Africain, incarne le rôle des savants marocains dans la transmission du savoir vers l’Occident. Né à Grenade puis réfugié à Fès après la chute d’al-Andalus, il bénéficia de l’enseignement des médersas et de la Qarawiyyin avant de devenir diplomate et voyageur. Capturé par des pirates et remis au pape Léon X à Rome, il se convertit officiellement au christianisme et rédigea en italien sa fameuse Descrizione dell’Africa au début du XVIe siècle.
Ce texte, nourri de sa formation initiale dans les institutions éducatives marocaines, devint pendant des décennies la principale source d’information des Européens sur le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. On voit ici comment un produit du système des médersas a contribué, paradoxalement, à éclairer la vision européenne du monde islamique. À travers des figures comme Léon l’Africain, les médersas apparaissent non seulement comme des lieux de reproduction interne du savoir, mais aussi comme des points de départ pour des circulations intellectuelles globales.
Les oulémas de marrakech et l’école malékite sous les saadiens
Sous la dynastie saadienne (XVIe–XVIIe siècles), Marrakech devient à son tour un pôle majeur de production intellectuelle, notamment grâce à des médersas comme Ben Youssef. Les oulémas de la ville, formés dans ces institutions, jouent un rôle déterminant dans la consolidation de l’orthodoxie malékite et dans la légitimation religieuse du pouvoir saadien. Ils interviennent dans la rédaction des fatwas, l’arbitrage des conflits et la gestion des tribunaux, mais aussi dans la diplomatie avec l’Empire ottoman et les puissances européennes.
Certains de ces savants, tels qu’Abu Ali al-Yusi ou Ahmad al-Maqqari, ont laissé des œuvres majeures en théologie, en histoire ou en littérature. Leur parcours illustre la continuité entre la formation reçue dans les médersas et l’engagement dans la vie politique et sociale du royaume. À bien des égards, les oulémas de Marrakech sous les Saadiens remplissaient des fonctions comparables à celles des intellectuels publics d’aujourd’hui, à la différence près que leur légitimité reposait autant sur la maîtrise du fiqh que sur leur enracinement dans la tradition malikite.
La transformation des médersas sous le protectorat français
Avec l’instauration du Protectorat français en 1912, le système éducatif marocain entre dans une phase de mutation profonde. Les autorités coloniales, tout en reconnaissant l’ancienneté et le prestige des institutions traditionnelles, cherchent à mettre en place un réseau scolaire moderne répondant à leurs propres objectifs politiques et économiques. Cette cohabitation entre médersas et écoles franco-arabes va engendrer tensions, réformes et réajustements successifs. Comment ces institutions, forgées par des siècles de tradition islamique, ont-elles réagi à l’irruption de nouveaux savoirs “profanes” et de nouvelles langues d’enseignement ?
Les médersas se retrouvent alors à la croisée des chemins : maintenir un curriculum centré sur les sciences religieuses, au risque d’être marginalisées, ou intégrer des disciplines nouvelles, au risque de diluer leur identité originelle. Ce dilemme structure toute l’histoire de l’enseignement traditionnel marocain au XXe siècle et se retrouve, sous des formes différentes, dans d’autres pays du monde musulman confrontés à la colonisation.
La réforme de 1914 et l’introduction des matières profanes
Dès 1914, une première série de réformes vise les grandes médersas, notamment celles rattachées à la Qarawiyyin. Sous la pression des autorités françaises, mais aussi de certains réformistes marocains, des matières dites « profanes » commencent à être introduites : arithmétique, géographie, notions d’histoire universelle. L’objectif affiché est de moderniser la formation des élites en les dotant d’outils leur permettant de dialoguer avec l’administration coloniale et de comprendre les transformations du monde. Dans les faits, la place de ces nouvelles disciplines demeure limitée, souvent cantonnée à quelques heures hebdomadaires.
Cette réforme ne se fait pas sans résistances. Une partie des oulémas y voit une intrusion dans un espace jusque-là réservé aux sciences religieuses et craint une remise en cause de l’équilibre traditionnel des savoirs. D’autres, au contraire, y perçoivent une opportunité pour revitaliser les médersas et éviter qu’elles ne deviennent des institutions figées, coupées des réalités économiques et techniques modernes. Cette tension entre conservation et adaptation traverse tous les débats éducatifs du Protectorat et annonce ceux de l’ère post-indépendance.
Le conflit entre enseignement traditionnel et système franco-arabe
Parallèlement, les autorités du Protectorat développent un réseau d’écoles franco-arabes et de collèges musulmans, destinés à former une élite bilingue capable de servir de relais entre l’administration coloniale et la société marocaine. Ces établissements, mieux dotés en moyens matériels, proposent un curriculum structuré à l’européenne, avec des horaires fixes, des examens standardisés et des diplômes reconnus. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs dizaines de milliers d’élèves y sont scolarisés, même si cela reste une minorité par rapport à la population totale en âge d’étudier.
Cette montée en puissance du système franco-arabe crée une forme de concurrence avec les médersas traditionnelles. Les familles urbaines aisées hésitent : faut-il envoyer leurs enfants dans des institutions séculières, promettant des débouchés administratifs, ou maintenir la voie classique des médersas et de la Qarawiyyin, garante d’un prestige religieux et social ancien ? Cette dualité produit, de fait, deux élites qui ne se comprennent pas toujours : l’une, formée en français et tournée vers les modèles européens ; l’autre, ancrée dans la culture arabo-islamique et méfiante vis-à-vis de l’Occident. Ce clivage marquera durablement la société marocaine, bien au-delà de la fin du Protectorat.
La médersa ben youssef de marrakech face à la modernisation
La Médersa Ben Youssef de Marrakech offre un exemple emblématique de cette période de transition. Rénovée au XIXe siècle, elle continue, sous le Protectorat, à accueillir des étudiants venus de tout le sud du pays pour y étudier le Coran, le fiqh et la grammaire. Toutefois, face à la montée des écoles modernes, son influence décline progressivement. Les autorités coloniales la considèrent davantage comme un symbole patrimonial que comme un véritable centre de formation, même si des efforts ponctuels sont faits pour y introduire quelques éléments de modernité.
Au milieu du XXe siècle, la médersa se trouve prise entre deux logiques : rester fidèle à son modèle d’enseignement intensif, centré sur les sciences islamiques, ou se transformer en institution hybride. Faute de moyens et de volonté politique claire, elle finit par perdre son rôle éducatif au profit d’une vocation principalement patrimoniale. Ce basculement, que l’on retrouvera plus tard pour d’autres médersas, illustre la difficulté à concilier la préservation d’un héritage séculaire avec les exigences d’un système éducatif national en pleine refonte.
Le système de financement par les habous et wakfs éducatifs
Si les médersas ont pu fonctionner pendant des siècles, c’est aussi grâce à un système de financement original reposant sur les habous (ou waqf), des biens de mainmorte légués à des fins pieuses et éducatives. Des particuliers, des souverains ou des notables consacraient ainsi des boutiques, des terrains agricoles, des moulins ou des maisons dont les revenus étaient affectés à l’entretien des bâtiments, au paiement des enseignants et au soutien matériel des étudiants. Ce mécanisme, qui rappelle par certains aspects les fondations universitaires ou les endowments anglo-saxons, assurait une relative autonomie financière aux médersas par rapport au pouvoir politique.
Dans les actes de fondation, on trouve souvent des détails très précis sur l’usage des revenus : telle boutique doit financer l’huile des lampes, tel terrain doit couvrir l’achat des livres, telle maison doit procurer une rente pour distribuer du pain aux étudiants chaque vendredi. Cette granularité témoignait d’une vision de long terme, où l’investissement dans le savoir était perçu comme une forme de charité continue, profitant au donateur même après sa mort. Avec l’arrivée du Protectorat, puis la mise sous contrôle étatique de nombreux habous, ce système s’est progressivement transformé. Toutefois, il demeure au cœur de l’histoire éducative du Maroc et inspire aujourd’hui encore des initiatives de mécénat et de fondations dédiées à la culture et à l’enseignement.
La renaissance contemporaine des médersas comme patrimoine culturel
À partir de la seconde moitié du XXe siècle, nombre de médersas historiques cessent d’accueillir des étudiants et se dégradent sous l’effet du temps. Cependant, à mesure que grandit la conscience patrimoniale, ces bâtiments sont redécouverts comme des témoins irremplaçables de l’histoire éducative et architecturale du Maroc. L’État, les collectivités locales et les organisations internationales engagent alors d’ambitieux programmes de restauration et de mise en valeur. Les médersas, sans retrouver leur fonction initiale, se voient attribuer de nouveaux rôles : musées, espaces culturels, lieux de mémoire.
Cette renaissance pose évidemment des questions : comment concilier l’accueil touristique avec le respect de la dimension sacrée et éducative de ces lieux ? Comment éviter que la médersa ne devienne un simple décor “instagrammable” déconnecté de son histoire intellectuelle ? Les réponses varient selon les villes et les projets, mais une tendance se dessine : replacer la médiation culturelle et la transmission du savoir au centre de la valorisation patrimoniale.
La restauration de la médersa cherratine et sa reconversion muséale
La Médersa Cherratine, à Fès, illustre bien cette dynamique. Conçue au XVIIe siècle pour accueillir un grand nombre d’étudiants originaires notamment du sud du Sahara, elle a longtemps servi de résidence étudiante avant de tomber en désuétude. Un vaste programme de restauration a permis de consolider sa structure, de restaurer les boiseries et les zelliges, et de redonner vie à ses cours et galeries. Aujourd’hui, la médersa est ouverte au public et s’oriente progressivement vers une fonction muséale, avec des parcours de visite qui expliquent le mode de vie des tolbas et le fonctionnement des médersas.
Pour le visiteur contemporain, parcourir les escaliers étroits, entrer dans les petites cellules ou se tenir au milieu de la cour offre une expérience immersive unique, presque comparable à une reconstitution historique. Mais au-delà de l’émotion esthétique, la reconversion muséale cherche à transmettre un contenu : panneaux explicatifs, maquettes, reproductions de manuscrits. Vous vous êtes peut-être déjà demandé comment ces lieux pouvaient parler aux jeunes générations ? C’est précisément là que réside l’enjeu : transformer la médersa en espace d’éducation au patrimoine, tout en préservant son authenticité.
L’UNESCO et la valorisation des médersas de fès et meknès
L’inscription des médinas de Fès et de Meknès sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO a largement contribué à la valorisation des médersas qu’elles abritent. En reconnaissant leur valeur universelle exceptionnelle, l’UNESCO a encouragé la mise en œuvre de plans de sauvegarde intégrés, associant restauration architecturale, protection juridique et développement touristique raisonné. Les médersas, en tant que composantes majeures de ces tissus urbains historiques, bénéficient directement de ces dynamiques.
Concrètement, cela se traduit par des financements pour la consolidation des structures, la restauration des décors, mais aussi par des actions de formation des artisans et des guides. L’objectif est double : préserver les savoir-faire traditionnels et offrir aux visiteurs une compréhension fine du rôle des médersas dans l’histoire éducative du Maroc. À terme, cette reconnaissance internationale contribue aussi à renforcer la fierté locale et nationale envers ces institutions, en montrant qu’elles ne sont pas seulement des reliques du passé, mais des ressources pour penser l’avenir de l’éducation et du patrimoine.
Les programmes de numérisation des manuscrits de la qarawiyyin
Enfin, la renaissance contemporaine des médersas et des institutions traditionnelles passe aussi par le numérique. La bibliothèque de la Qarawiyyin, à Fès, qui conserve plusieurs milliers de manuscrits anciens, fait l’objet depuis quelques années de programmes de restauration et de numérisation ambitieux. Ces projets, portés par les autorités marocaines en partenariat avec des universités étrangères et des organismes internationaux, visent à préserver des documents souvent fragilisés par le temps, tout en les rendant accessibles à un public scientifique mondial.
La numérisation des manuscrits permet non seulement de sauvegarder un patrimoine écrit inestimable, mais aussi de redonner vie à la fonction première de ces textes : être lus, commentés, discutés. Pour les chercheurs, pouvoir consulter à distance un traité d’Ibn al-Bannâ ou un commentaire malikite annoté par un maître de Fès ouvre de nouvelles perspectives. Pour le grand public, ces initiatives sont l’occasion de découvrir que derrière la beauté des médersas se cache une richesse intellectuelle tout aussi impressionnante. En un sens, le passage du parchemin à l’écran prolonge la longue histoire des médersas : celle d’une quête de savoir en constante adaptation aux outils et aux contextes de chaque époque.
