# Le soufisme au Maroc : spiritualité, musique et rites mystiques
Le Maroc se distingue dans le monde musulman par une tradition spirituelle profondément ancrée dans le soufisme, cette dimension mystique de l’islam qui privilégie l’amour divin et la purification intérieure. Depuis des siècles, les confréries soufies structurent la vie religieuse et culturelle marocaine, offrant aux fidèles un chemin spirituel basé sur le dhikr (invocation divine), la méditation et l’accompagnement d’un maître spirituel. Cette particularité fait du royaume chérifien un véritable carrefour où se rencontrent traditions ancestrales africaines, héritage andalou et pratiques orientales. Aujourd’hui encore, malgré les défis de la modernité et les critiques salafistes, le soufisme marocain continue d’attirer des milliers d’adeptes et fascine chercheurs, voyageurs et mélomanes du monde entier par sa richesse rituelle et musicale.
Les origines historiques du tasawwuf marocain depuis l’époque almohade
L’implantation du soufisme au Maroc remonte au 9ème siècle, lorsque des savants mystiques venus d’Orient ont introduit les premières pratiques spirituelles dans les villes impériales. Cependant, c’est véritablement sous la dynastie almohade aux 12ème et 13ème siècles que le tasawwuf (soufisme) s’est enraciné profondément dans la société marocaine. Les Almohades, malgré leur rigueur doctrinale initiale, ont progressivement toléré puis encouragé les pratiques soufies, reconnaissant leur capacité à éduquer spirituellement les populations et à maintenir la cohésion sociale.
La période mérinide qui suivit marqua l’âge d’or du soufisme marocain, avec l’édification de nombreuses zaouïas (confréries) et médersas où s’enseignaient simultanément sciences religieuses classiques et voie mystique. Ces institutions devinrent rapidement des centres de rayonnement spirituel attirant disciples et chercheurs de toute l’Afrique du Nord et subsaharienne. Le soufisme marocain se caractérisa dès lors par sa capacité unique à fusionner l’orthodoxie sunnite malékite avec des pratiques spirituelles intenses, créant ainsi un modèle d’islam modéré et tolérant.
Les saints marocains, appelés awliya (singulier wali), jouèrent un rôle fondamental dans cette diffusion. Leur baraka (bénédiction spirituelle) était recherchée par toutes les couches de la société, des sultans aux paysans. Cette vénération des saints, bien que critiquée par certains puristes, participa à l’ancrage populaire du soufisme et à sa transformation en véritable patrimoine culturel marocain. Les mausolées de ces figures spirituelles devinrent des lieux de pèlerinage incontournables, structurant le calendrier religieux annuel autour des moussems (festivals commémoratifs).
Les confréries soufies majeures du maroc : tidjaniya, qadiriya et boutchichiya
Le paysage spirituel marocain se compose d’une mosaïque de confréries soufies, chacune possédant ses propres rituels, lignée spirituelle et méthode d’enseignement. Ces turuq (voies spirituelles) constituent l’ossature organisationnelle du soufisme marocain, offrant aux disciples un cadre structuré pour leur cheminement vers Dieu. Parmi la trentaine de confréries actives au Maroc, certaines se
se distinguent par leur rayonnement historique et leur capacité d’adaptation à la modernité. Trois grandes voies structurent particulièrement le soufisme marocain contemporain : la Tidjaniya, la Qadiriya et la Boutchichiya, auxquelles s’ajoutent d’autres tariqas influentes comme la Darqawiya ou la Shadhiliya-Jazouliya. Chacune propose un cheminement spécifique vers l’union à Dieu, mais toutes se rejoignent dans la centralité du dhikr, de la compagnie du maître (suhba) et de la purification du cœur.
La tariqa tidjaniya fondée par sidi ahmed tijani à fès
La Tidjaniya est l’une des confréries soufies les plus répandues en Afrique de l’Ouest, mais son berceau spirituel se trouve au Maroc, à Fès. Son fondateur, Sidi Ahmed Tijani (1737-1815), s’y installe après de longs voyages au Maghreb et au Machrek, et y fonde la zaouïa qui porte son nom. Il y élabore une voie soufie structurée, centrée sur le rappel constant de Dieu et la fidélité à la Sunna, tout en revendiquant une filiation spirituelle directe avec le Prophète.
La Tidjaniya se caractérise par un wird très codifié, transmis par l’initiation, et par l’importance accordée à l’intention de sincérité (ikhlâs). Les disciples s’engagent à réciter chaque jour des invocations spécifiques comme la salât al-fatih et la formule de pardon (istighfâr). Grâce aux routes caravanières reliant Fès, Tlemcen, Tombouctou et Kano, la Tidjaniya est devenue un véritable pont spirituel entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne, contribuant à diffuser un islam soufi pacifique dans tout le Sahel.
L’implantation de la qadiriya par sidi abdelkader al-jilani au maghreb
La Qadiriya est l’une des plus anciennes confréries soufies du monde musulman, fondée à Bagdad par Sidi Abdelkader al-Jilani (m. 1166). Si le maître lui-même n’est jamais venu au Maroc, ses disciples ont progressivement implanté sa voie dans tout le Maghreb dès le Moyen Âge. Au fil des siècles, la Qadiriya s’est enracinée dans de nombreuses régions marocaines, notamment au Souss, dans le Haouz de Marrakech et dans certaines oasis présahariennes.
Cette tariqa se distingue par la sobriété de ses rituels et par son insistance sur le service d’autrui, la charité et la discipline morale. Les disciples de la Qadiriya pratiquent un dhikr à la fois individuel et collectif, souvent rythmé par la récitation du Nom suprême « Allah » et par des invocations de bénédiction pour le Prophète et pour Sidi Abdelkader. De nombreuses zaouïas qadiriya ont joué un rôle social majeur, en abritant des écoles coraniques, des structures d’accueil pour les voyageurs et des lieux de médiation tribale.
La zaouïa boutchichiya de berkane et son rayonnement contemporain
Parmi les confréries soufies marocaines les plus visibles aujourd’hui sur la scène internationale, la Boutchichiya occupe une place particulière. Originaire de la région de Berkane, à l’est du pays, cette tariqa tire son nom de la famille Boutchich, héritière d’une lignée spirituelle remontant à la Qadiriya. Sous l’impulsion de guides contemporains comme Sidi Hamza al-Qadiri al-Boutchichi (m. 2017), la confrérie a attiré des disciples issus aussi bien des campagnes marocaines que des milieux urbains éduqués, voire de la diaspora européenne.
La Boutchichiya insiste sur la centralité de l’amour du Prophète, de la joie spirituelle et de la fraternité entre disciples. Ses rassemblements de dhikr sont marqués par une forte dimension musicale : chants poétiques, rythmes du bendir et répétition des Noms divins créent un climat d’élévation intérieure. De nombreux chercheurs voient dans cette tariqa un exemple de « soufisme contemporain » capable de dialoguer avec la modernité, tout en restant ancré dans la tradition malékite et ash‘arite du Maroc.
La darqawiya et son influence dans le rif marocain
La Darqawiya, fondée par Moulay Ali al-Darqawi (m. 1823), est une branche réformée de la Shadhiliya qui a profondément marqué le nord du Maroc, en particulier le Rif et le Jbala. Moulay Ali al-Darqawi, installé dans la région de Ouezzane, a laissé une abondante correspondance spirituelle où il insiste sur la pauvreté intérieure (faqr), le détachement du monde et la vigilance du cœur. Ses lettres, encore lues aujourd’hui, sont de véritables manuels de psychologie spirituelle.
Dans les montagnes rifaines, la Darqawiya a souvent joué un rôle de médiation entre tribus et de résistance culturelle face aux ingérences extérieures. Ses zaouïas, souvent modestes, privilégient un dhikr sobre, parfois silencieux, et une éducation intérieure centrée sur la lutte contre l’ego. Pour comprendre la Darqawiya, on peut la comparer à un « laboratoire de dépouillement » où le disciple apprend à se libérer de ses illusions pour accéder à une foi plus pure.
Les disciples de la Chadiliya-Jazouli à marrakech et essaouira
La Shadhiliya-Jazouliya, issue de la voie fondée par l’imam Abu al-Hassan al-Shadhili (m. 1258) et développée au Maroc par Sidi Mohammed al-Jazouli (m. 1465), est au cœur de la tradition soufie marocaine. Auteur du célèbre recueil de prières sur le Prophète, Dala’il al-Khayrat, al-Jazouli a profondément marqué la région de Marrakech et le sud du pays. Ses disciples ont fondé de nombreuses zaouïas où la récitation de ces prières constitue encore aujourd’hui un pilier de la pratique.
À Marrakech, la présence jazoulie se lit dans la vitalité des cercles de dhikr et dans les visites au tombeau de Sidi Bel Abbès, grand saint de la ville. À Essaouira, ville carrefour ouverte sur l’Atlantique, la Shadhiliya-Jazouliya a rencontré la tradition gnawa, donnant naissance à des formes musicales et rituelles hybrides. Cette capacité à intégrer des influences africaines tout en préservant un noyau doctrinal solide fait de la Chadiliya-Jazouliya un exemple vivant de l’adaptabilité du soufisme marocain.
Les pratiques rituelles du dhikr et de la khalwa dans les zaouïas marocaines
Au-delà des différences entre confréries, le soufisme marocain repose sur un socle commun de pratiques rituelles visant à purifier le cœur et à approfondir la conscience de la présence divine. On retrouve dans presque toutes les zaouïas les mêmes grands piliers : le dhikr (rappel), la khalwa (retraite spirituelle), le wird quotidien et un ensemble de pratiques ascétiques comme le jeûne spirituel. Ces exercices, lorsqu’ils sont bien encadrés par un maître, constituent une véritable « pédagogie de l’âme ».
Le dhikr collectif : méthodologie et invocations des noms divins
Le dhikr collectif est sans doute l’image la plus connue du soufisme marocain : des cercles d’hommes (et parfois de femmes), assis ou debout, répétant à l’unisson les Noms de Dieu, scandés par la respiration et souvent accompagnés de percussions. Derrière cette apparente simplicité se cache une méthodologie précise. Le maître détermine le rythme, la durée et la succession des formules : lâ ilaha illa Allah, Allah, huwa, ou encore des bénédictions sur le Prophète.
Le but n’est pas la performance extérieure mais la concentration du cœur. À force de répétition, la langue se tait pour laisser place à un dhikr intérieur, silencieux, où la conscience du disciple se tourne entièrement vers la Présence divine. On pourrait comparer ce processus à une mer agitée qui, peu à peu, se calme jusqu’à devenir un miroir. Beaucoup de Marocains, même éloignés des confréries, participent ponctuellement à ces majalis al-dhikr, que ce soit lors de nuits du Mawlid, de funérailles ou de fêtes locales.
La retraite spirituelle khalwa de quarante jours selon la tradition soufie
La khalwa, littéralement « isolement », est une pratique plus exigeante, réservée aux disciples avancés. Dans de nombreuses tariqas marocaines, elle prend la forme d’une retraite de quarante jours, inspirée des quarante nuits de Moïse au mont Sinaï et des retraites du Prophète dans la grotte de Hira. Le disciple se retire dans une cellule de la zaouïa ou dans un lieu isolé, sous la supervision du maître, avec un programme précis de prières, de dhikr et de jeûne.
Cette retraite vise à couper progressivement l’aspirant des sollicitations extérieures pour l’amener à affronter ses propres passions et pensées. Certains témoignent d’un véritable « reset intérieur », comparable à une détox spirituelle intense. Bien sûr, une telle pratique comporte des risques si elle est entreprise sans encadrement : c’est pourquoi les maîtres marocains insistent sur la préparation, l’équilibre psychologique et la réintégration progressive du disciple dans la vie sociale après la khalwa.
Le wird quotidien et les awrad spécifiques à chaque tariqa
Si le dhikr collectif marque les grands temps forts, c’est le wird quotidien qui structure la vie intérieure du disciple au jour le jour. Chaque tariqa transmet à ses adeptes un ensemble de formules à réciter matin et soir : versets coraniques, invocations de pardon, litanies de Noms divins et prières sur le Prophète. Ces awrad (pluriel de wird) varient selon les confréries : la Tidjaniya mettra par exemple l’accent sur la salât al-fatih, tandis que la Shadhiliya favorisera certaines prières d’al-Jazouli.
On peut voir ce wird comme une « hygiène du cœur », comparable à la toilette rituelle pour le corps. Même si la récitation ne prend que quelques minutes, sa régularité façonne progressivement la perception du disciple. Beaucoup de Marocains, initiés ou non, adoptent ainsi des litanies héritées de leurs parents ou de leur région, preuve de la diffusion du soufisme dans la culture populaire. Et vous, avez-vous déjà expérimenté l’effet d’une courte prière répétée chaque jour, ne serait-ce que comme pratique de recentrage ?
La pratique du jeûne spirituel sawm et ses degrés initiatiques
Le jeûne spirituel, ou sawm, ne se limite pas au mois de Ramadan. Dans la tradition soufie marocaine, il existe plusieurs degrés de jeûne : jeûne de l’estomac, bien sûr, mais aussi jeûne de la langue (se priver de paroles inutiles ou blessantes), jeûne des yeux (éviter les regards illicites) et jeûne du cœur (se détourner des pensées négatives). Certaines confréries recommandent des jours de jeûne supplémentaires, comme le lundi et le jeudi, ou durant les mois sacrés.
Ces pratiques ne visent pas à mortifier le corps, mais à le rendre plus léger pour qu’il ne fasse plus écran à la lumière intérieure. On pourrait comparer le disciple à un musicien accordant son instrument : le jeûne est l’un des moyens de tendre les cordes à la bonne tension. Dans le contexte maroco-soufi, cette ascèse reste généralement mesurée, en accord avec l’éthique malékite de la juste mesure, loin de tout excès extrémiste.
Le samâ et les musiques spirituelles : gnawa, aïssawa et hamadcha
Le soufisme marocain ne se vit pas seulement dans le silence de la méditation ; il se chante et se danse aussi. Le samâ, littéralement « écoute spirituelle », désigne l’usage de la musique et du chant comme support de présence à Dieu. Au Maroc, cette dimension a donné naissance à des formes musicales puissantes, parfois spectaculaires, comme les traditions gnawa, aïssawa ou hamadcha. Si certains courants réformistes y voient de simples divertissements, ces musiques sont, pour leurs adeptes, de véritables thérapies de l’âme.
Les rituels gnawa de la lila et les ملوك maîtres spirituels
Les Gnawa, descendants d’anciens esclaves d’Afrique subsaharienne, ont développé au Maroc une tradition mystico-musicale singulière, à la croisée du soufisme et des héritages africains. Leur rituel central, la lila (la nuit), est une cérémonie de transe thérapeutique où musique, encens, couleurs et offrandes se combinent pour invoquer les mlouk, esprits ou forces invisibles associés à des couleurs, des parfums et des rythmes spécifiques. Loin d’être une simple « sorcellerie », la lila vise à rétablir l’harmonie entre la personne et le monde de l’invisible.
Conduite par un maâlem (maître musicien) au guembri, et soutenue par les claquements des qaraqeb, cette nuit peut durer jusqu’à l’aube. Les participants, parfois en souffrance psychique ou physique, entrent en transe au fil des séquences dédiées aux différents mlouk. On parle alors d’adorcisme : au lieu de chasser l’esprit, on l’accueille et on négocie avec lui, dans un cadre symbolique précis. Pour l’observateur extérieur, le Maroc gnawa offre ainsi un fascinant exemple de dialogue entre islam soufi, mémoire de l’esclavage et quête contemporaine de guérison.
Les orchestres aïssawa lors du moussem de meknès
La confrérie Aïssawa, fondée par Sidi Ben Aïssa à Meknès au 16e siècle, est réputée pour la puissance de ses orchestres rituels. Lors du grand moussem annuel de Meknès, des groupes venus de tout le pays défilent dans la médina, tambours tbel et hautbois ghaita en tête, avant de se retrouver dans la zaouïa mère pour des séances de hadra et de dhikr. La musique Aïssawa, longtemps associée aux milieux populaires, a connu plusieurs vagues de réappropriation, notamment par la bourgeoisie urbaine après l’indépendance.
Au-delà de l’aspect festif, ces orchestres jouent un rôle social important : ils animent mariages, circoncisions, mais aussi nuits religieuses durant le Ramadan ou le Mawlid. Certains groupes ont modernisé leur répertoire en l’ouvrant au malhoun ou à la chanson populaire, tandis que d’autres restent fidèles aux formes rituelles anciennes. Là encore, la tension entre tradition et modernité est palpable : faut-il préserver la musique Aïssawa dans sa pureté confrérique, ou l’adapter pour qu’elle continue de parler aux nouvelles générations ?
Les cérémonies hadra des confréries hamadcha au maroc septentrional
Les Hamadcha, liés à Sidi Ali Ben Hamdouch et à Sidi Ahmed Dghoughi, occupent une place singulière dans le paysage soufi marocain. Leurs rituels, très présents dans le nord du pays et autour de Meknès, combinent dhikr, musique puissante, transe et pratiques de guérison. La hadra hamadcha, avec ses mouvements de tête rythmés et ses percussions intenses, vise à faire « descendre » la baraka du saint sur l’assemblée et à libérer les tensions intérieures.
Longtemps perçus par les élites comme le symbole d’un « Maroc archaïque », les Hamadcha connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt, notamment dans le cadre de la valorisation du patrimoine immatériel. Leurs cérémonies interrogent notre rapport contemporain à l’invisible : comment comprendre ces pratiques de transe dans une société de plus en plus rationalisée ? Pour beaucoup d’adeptes, il ne s’agit pas de superstition mais d’un langage symbolique permettant de donner forme à des douleurs psychiques que la psychologie moderne peine parfois à prendre en charge.
L’usage du bendir, du guembri et des qaraqeb dans le samâ soufi
Les instruments de musique occupent une place centrale dans le samâ soufi marocain. Le bendir, grand tambour sur cadre, marque le rythme des rassemblements de dhikr dans de nombreuses confréries : son battement régulier agit comme un cœur collectif auquel les disciples s’accordent progressivement. Le guembri, luth à trois cordes en peau, est l’instrument emblématique des Gnawa, mais on le retrouve aussi, plus discrètement, dans certains cercles soufis comme un support de méditation sonore.
Les qaraqeb, lourdes castagnettes métalliques, produisent un son à la fois sec et hypnotique qui évoque, selon certains, le cliquetis des chaînes de l’esclavage transsaharien. Transformé en outil rythmique, ce bruit devient signe de libération : là où il symbolisait autrefois l’entrave, il marque aujourd’hui la cadence de la guérison. Ainsi, dans le soufisme marocain, la musique n’est pas un simple ornement mais une véritable « science des vibrations », où chaque instrument participe à aligner le corps, le cœur et l’esprit.
Les moussems et pèlerinages aux mausolées des saints marocains
Le calendrier religieux marocain est rythmé par une multitude de moussems, ces pèlerinages-festivals organisés autour des mausolées de saints vénérés. Entre foi, culture et économie locale, ces rassemblements attirent chaque année des milliers de pèlerins, de commerçants et de curieux. On y vient chercher la baraka, formuler des vœux, remercier pour une grâce obtenue, mais aussi renouer avec une mémoire collective. Ces pèlerinages constituent l’un des traits les plus visibles du soufisme populaire marocain.
Le moussem de moulay abdessalam ben mchich au djebel alam
Moulay Abdessalam ben Mchich, maître de l’imam al-Shadhili, est l’une des plus grandes figures de la sainteté marocaine. Son mausolée, perché au djebel Alam dans le nord du pays, domine un paysage montagneux impressionnant. Chaque année, des foules de pèlerins gravissent les pentes pour participer à son moussem, mélange de recueillement, de dhikr, de sacrifices d’animaux et de rencontres tribales.
Pour beaucoup, ce pèlerinage symbolise une ascension intérieure : monter vers le sanctuaire, c’est aussi chercher à élever son âme. Les visiteurs passent la nuit à réciter le Coran, à chanter des qasaïd soufies et à raconter les miracles (karamât) attribués au saint. On y croise aussi bien des disciples de confréries que des familles venues demander la guérison d’un proche ou la réussite d’un projet. Ce moussem illustre la dimension à la fois locale et universelle du soufisme marocain.
Le pèlerinage à la zaouïa de sidi ahmed ou moussa à tazerwalt
Dans le sud marocain, la zaouïa de Sidi Ahmed ou Moussa, à Tazerwalt (région du Souss), constitue un autre grand centre de pèlerinage. Fondée par un maître soufi reconnu pour sa science et sa piété, cette zaouïa a longtemps été un foyer d’enseignement, de diffusion de la voie soufie et de médiation entre tribus amazighes. Son moussem annuel attire des foules de nomades, de commerçants et de disciples venus de tout le Sud marocain et même de Mauritanie.
Au-delà des prières et des invocations autour du mausolée, ce moussem est aussi un grand marché, un lieu de négociation et de célébration sociale. On y échange du bétail, des tapis, des produits du terroir, dans une atmosphère de fête. Le soufisme marocain montre ici sa capacité à tisser ensemble le sacré et le quotidien : prier Sidi Ahmed ou Moussa, c’est aussi consolider des alliances économiques et familiales essentielles à la vie dans ces régions semi-désertiques.
Le sanctuaire de moulay idriss zerhoun et le culte du fondateur de fès
Moulay Idriss Ier, descendant du Prophète et fondateur de la première dynastie idrisside, occupe une place à part dans l’imaginaire marocain. Son sanctuaire, à Moulay Idriss Zerhoun, près de Meknès, est un haut lieu de pèlerinage, particulièrement fréquenté par ceux qui ne peuvent accomplir le Hajj à La Mecque. La ville elle-même, bâtie à flanc de colline, se transforme lors du moussem en un vaste espace de dévotion populaire.
Les pèlerins viennent y chercher la baraka du « père fondateur » du Maroc islamique, formuler des vœux de mariage, de descendance ou de réussite professionnelle. Des lectures publiques de panégyriques, des processions et des dhikr nocturnes rythment la semaine de festivités. Le culte de Moulay Idriss illustre la manière dont le soufisme marocain articule histoire politique et sacralité : honorer ce saint, c’est aussi célébrer l’enracinement ancien de l’islam dans le pays.
La visitation ziyara au mausolée de sidi bel abbès à marrakech
À Marrakech, Sidi Bel Abbès, l’un des « sept saints » de la ville, est particulièrement vénéré. Son mausolée, situé à l’extérieur de l’ancienne médina, reçoit tout au long de l’année des visiteurs venant accomplir une ziyara (visite pieuse). On y récite le Coran, on y distribue des aumônes, on allume des cierges ou de l’encens, et l’on formule des prières pour la guérison, la protection ou la réussite.
Autour de ce mausolée et des autres sanctuaires des « sept saints », un véritable circuit spirituel s’est développé, soutenant un tissu économique de petites échoppes, d’artisans et de guides. Pour beaucoup de Marrakchis, la ziyara est à la fois un acte de foi et un moment de ressourcement symbolique. Comme l’a montré la recherche anthropologique, ces pratiques de dévotion populaire sont parfois critiquées comme bid‘a (innovation), mais elles restent au cœur de la religiosité marocaine ordinaire.
Le soufisme marocain contemporain face à la modernité et au salafisme
Depuis le 20e siècle, le soufisme marocain se trouve confronté à de nouveaux défis : urbanisation rapide, massification de l’école, mondialisation des communications et montée des courants salafistes. Ces transformations ont parfois fragilisé les zaouïas traditionnelles, accusées d’entretenir des croyances « superstitieuses » et de freiner le progrès. Dans le même temps, de nombreux jeunes, en quête de sens face à la crise des modèles politiques et économiques, se tournent à nouveau vers les voies soufies comme espace de spiritualité et de fraternité.
Face au salafisme littéraliste, qui condamne le culte des saints, la musique rituelle et la vénération des tombes, les confréries ont dû clarifier leur discours théologique et réaffirmer leur ancrage dans l’orthodoxie sunnite. L’État marocain lui-même, soucieux de promouvoir un « islam du juste milieu », soutient ouvertement certaines tariqas comme la Boutchichiya, tout en encadrant leurs activités. Des festivals comme celui de Fès des musiques sacrées du monde ou le Festival Gnaoua d’Essaouira offrent aussi une vitrine culturelle à ces traditions, en les présentant comme un patrimoine à la fois national et universel.
La tension demeure néanmoins entre patrimonialisation et vie spirituelle authentique : comment éviter que le soufisme ne devienne un simple folklore pour touristes, vidé de sa dimension initiatique ? De nombreuses voix, au sein même des confréries, appellent à un renouveau intérieur : revenir à l’éthique du Prophète, renforcer l’éducation spirituelle des jeunes, développer des discours capables de dialoguer avec la science moderne et les questions de société (égalité, justice sociale, écologie). Comme l’écrivait un penseur marocain contemporain, il s’agit de préserver ce « Maroc magnifique » où le soufisme reste un horizon de pensée et une source d’art, tout en le libérant à la fois des rigidités théologiques et des instrumentalisations politiques.